ATTENTION SPOILERS PARTOUT

mardi 30 août 2011

I Have No Mouth & I Must Scream - Harlan Ellison

I HAVE NO MOUTH, AND I MUST SCREAM. Pris dans la logique de la Troisième Guerre mondiale, les Américains ont construit un gigantesque ordinateur de contrôle, les Russes aussi, idem pour les Chinois. Ces ordinateurs se sont amalgamés et ont ainsi donné naissance à AM, une super machine qui a pris le contrôle de toutes les opérations, puis de la destinée du monde. En conséquence, l’espèce humaine a été complètement éliminée à l’exception de cinq individus, qui ont été conservés pour expier par la souffrance les crimes de l’humanité. Depuis sept cents ans, ils attendent une délivrance que seule la mort peut leur apporter. AM qui est un avatar de Dieu les empêche de mourir, car il a ce pouvoir. Les frustrations sont grandes, les corps mutilés. Dans un moment de démence, le narrateur parvient à déclencher une tuerie hystérique et à prendre AM de vitesse. Quatre des cinq survivants périssent. Le narrateur sera gardé en vie, au prix d’une affreuse mutilation. D’où le titre de la nouvelle... Ellison fait dans la nouvelle coup-de-poing, pas dans l’œuvre d’art. Ce sont des cris contre des crimes ponctuels, de sorte que les textes passent mal la rampe des siècles. La nouvelle est cousue de gros fils bien épais, tissée sans beaucoup de finesse. Dans l’univers constipé de la sf des années soixante, cette nouvelle a eu l’effet d’un électrochoc, trente ans plus tard, le choc n’est plus et la pertinence est passée.

BIG SAM WAS MY FRIEND. Un très ordinaire petit cirque galactique engage un humanoïde capable de se téléporter qui monte un numéro spectaculaire et faussement dangereux. L’homme s’appelle Sana, il est grand comme c’est pas permis et il recherche une jeune femme, Claire, morte en raison de son inaction. Sur la planète Giuliu II, au cours de la cérémonie du sacrifice de la vierge, Sam croit reconnaître Claire dans la victime destinée au supplice et il la sauve de la décapitation. En réparation de son acte, Big Sam est condamné à la pendaison. Il aurait toutes les occasions de ne pas mourir, avec le pouvoir qu’il a, mais il accepte son sort et meurt sous les yeux de la petite troupe qui ne réagit pas... Une histoire qui aborde le thème de la culpabilité, celle de Sam à l’égard de celle qu’il aimait et celle des gens du cirque vis-à-vis de Sam qu’ils laissent mourir sans agir car cela sert bien leurs intérêts sur la planète. Mais malgré les bonnes intentions, ce n’est pas très fort, ni surtout original. Une histoire bien banale sur un fond de beau décor un peu gaspillé.

EYES OF DUST. Dans la Cité de la Lumière, sur la planète Topaz, au milieu de la perfection des êtres, un aveugle et une femme défigurée par un grain de beauté ont un enfant aux yeux vides, comme remplis de poussière grise, qu’ils élèvent en paria car l’absence de perfection est une horreur inadmissible sur la planète. La maison qu’ils habitent est anéantie lors d’un accident et les parents perdent la vie; des sauveteurs retrouvent le jeune enfant, si laid, si laid, et lui font la faveur de l’abattre. Mais depuis ce crime, un lourd nuage gris flotte à la surface de Topaz, enlaidissant la ville, empêchant les habitants de vivre dans l’innocence du crime commis... L’enfer est pavé des meilleures intentions. Texte dogmatique à la symbolique lourdement mise en scène. Pourtant, c’est assez bien raconté, sans les excès habituels de l’auteur. Lecture légère et agaçante.

WORLD OF THE MYTH. Gornfeld, Rennert et Iris se retrouvent naufragés sur une planète inconnue. Ils sont tous plus ou moins amochés : Iris a les jambes brisées, Cornfeld un bras cassé et Rennert souffre de contusions. En attendant les secours, ils doivent vivre ensemble. La tension est grande car Rennert a déjà violé Iris et semble sur le point de récidiver. De mystérieuses fourmis entourent le campement, fourmis capables de concrétiser certaines de leurs visions. Après que Rennert eut tenté de violer encore une fois iris, Cornfeld le supplie de demander aux fourmis de lui montrer son vrai visage. Rennert se tue, incapable de supporter l’incarnation du mal qu’il est. Cornfeld annonce à Iris la nouvelle de la mort de Rennert et les raisons qui en sont la cause. Elle est abasourdie. Cornfeld comprend que ce serait le suicide pour elle aussi si jamais les fourmis lui montraient son vrai visage. Dans le crime de Rennert, elle était aussi coupable que lui... Nouvelle rétrograde pourrait-on dire à prime abord, puisqu’elle confond victime et prédateur dans le même crime. Mais ici le viol est un accessoire à la question plus fondamentale sur le partage de la culpabilité. On a toujours quelque chose à se reprocher, une partie noire cachée au fond de notre âme qu’on souhaite jamais ne voir émerger. Une bonne nouvelle mélodramatique quant à la forme mais qui a gardé son impact en dépit des décennies accumulées.

LONELYACHE. Un gars que sa femme a quitté se languit de désespoir. Sa vie n’a plus de sens. Il baise à gauche et à droite des femmes aux noms qu’il ne retient pas. Il vit une déliquescence de l’âme. Une ombre vit dans le même appartement que lui, le monstre de toutes ses culpabilités diffuses. La bête prend de plus en plus d’expansion. Lui devient fou et se suicide d’une balle dans l’œil quand il ne parvient pas à faire partager son mal de vivre à une prostituée qu’il avait levé en dernier recours. .. Très puissante nouvelle au propos extrêmement obscur. La déchéance de cet individu, son drame égoïste et pourtant universel est prenant; on tombe là-dedans comme dans une ouate oppressante, humide, on glisse lentement vers la décomposition. Mais Ellison abuse d’images fortes qui produisent un effet de saturation.

DELUSION FOR A DRAGON SLAYER. J’ai lu cette histoire sans rien y comprendre et sans accorder la moindre importance à cette incompréhension. Ça dit tout. Ça a une allure de texte écrit à l’hallucinogène, Ellison dément la rumeur et parle plutôt de tentative de mysticisme. Ce lecteur-ci, lui, a été mystifié.

PRETTY MAGGIE MONEYEYES. Kostner tente sa dernière chance à Las Vegas, la ville du Péché. Il en est au dernier dollar de sa misérable vie qu’il joue dans une machine à sous. Les roues tournent, s’arrêtent sur trois yeux bleus qui le regardent intensément, qui lui parlent. C’est le jackpot. Kostner gagne deux mille dollars. Il rejoue et gagne immédiatement. Il va gagner dix-neuf fois en ligne, à un point tel que l’administration du Casino va lui demander d’aller se coucher quelques heures afin que l’appareil soit inspecté. Kostner accepte. (Six semaines auparavant, Maggie aux yeux bleus, une fille sortie de l’Amérique moyenne, montée au sommet de la prostitution de luxe grâce à un insatiable appétit de pouvoir et un sens remarquable de la ruse, est morte à cet appareil. C’est son âme qui appelle maintenant Kostner, qui lui promet qu’il va gagner éternellement.) Le lendemain, Kostner se remet à la machine à sous. Un éclair intérieur. Il meurt lui aussi. La machine maudite (deux morts et une fortune coulée pour le Casino, trop c’est trop) est expédiée à la ferraille. Sur les roues internes, on voit maintenant trois yeux bruns, la couleur des yeux de Kostner... C’est une bonne histoire, très très maniérée, mais efficace et bien construite. Il faut admirer la cohérence du symbolisme ellisonnien, idem pour sa stratégie métaphorique. Deux destins opposés, un qui monte, un qui plonge vers le néant, avec un arrêt final dans la mort, au même endroit, voilà qui est assez hallucinant. Tout nous ramène à la mort avec l’auteur. Les destins ne s’entrecroisent pas, ils se cognent l’un à l’autre, brutalement, une seule fois, et il n’y a pas de reprise. Ça se termine généralement en tragédie disproportionnée quant aux malheurs des individus. En prime, la culpabilité, mais ici sous la forme d’un destin flou auquel les protagonistes n’échapperont pas.

[Some readers contend that] I’m a poor lousy hack with a tiny gift for explosiveness, dit Ellison dans la préface à PMM (p. 147). Ceux-là n’ont pas complètement tort. Mais Ellison est plus qu’un écrivaillon sans talent. Ses nouvelles sont des cris du cœur écrites dans la passion, avec rage et débordement, dans un style baroque, excessif, brut... et lassant quand ça ne fonctionne pas. Il y a tant de scories. Et les clous qu’il enfonce sont parfois tellement énormes et si peu subtils que la sensibilité du lecteur peut en être froissée. Mais brèfle, Ellison est surtout un pur produit des années soixante soixante-dix, des années de rêve et de poudre, d’exorcisme social et de rage brûlante. Si le message qu’il nous laisse est primordial; le contenant a vieilli.

I Have No Mouth & I Must Scream
Harlan Ellison
1977, Pyramid
édition originale 1967
175 pages
avec introduction de T. Sturgeon et introductions de l’auteur
lecture : mars 9

La soupe aux choux - René Fallet

Deux vieux habitent un village quasi abandonné du Bourbonnais. Ce sont Francis Chérasse, dit Cicisse, dit le Bombé (parce qu’il est un chouïa bossu) et Claude Ratinier, dit Le Glaude. Ils mènent une vie bien tranquille, très campagnarde, faite de nombreux canons éclusés et de remarques caustiques sur leur environnement.

Un jour, un Oxien (habitant la planète Oxo) vient atterrir dans le potager du Glaude en pleine nuit. Les Oxiens vivent une vie monacale, sans plaisir car ils ne connaissent ni la différentiation sexuelle, ni la nourriture ni le vin. Le Glaude, aidé par Cicisse, va entreprendre la Denrée (puisque tel est le nom qu’ils vont choisir pour leur hôte — qui n’en a pas) et le mener très lentement au bouleversement de ses mœurs. La Denrée va ensuite contaminer les habitants de sa propre planète en leur inculquant les joies de la soupe aux choux dont ils se feront un régal princier.

Mais la vie tranquille et peinarde des deux vieillards est finalement menacée par une expropriation quand des promoteurs imaginent que sur ce site enchanteur on peut construire un parc d’attractions avec autoroute, grande surface commerciale et hôtels pour loger les milliers de touristes qui vont assaillir les lieux. Cicisse et le Glaude sont découragés, mais la Denrée leur propose un marché. Puisque la soupe aux choux dont ils lui ont livré le secret n’est vraiment délicieuse que si c’est eux qui la font, et compte tenu de sa popularité sur Oxo où elle est devenue un remède à la morosité et est prescrite par les médecins, la Denrée leur propose de les emmener tous les deux, avec le chat noir du Glaude, et un grand lopin de terre sur lequel ils pourront continuer à faire pousser choux, carottes et oignons, tout ce qui est absolument nécessaire au succès de cette soupe miraculeuse. En plus, ils vivront jusqu’à deux cent trente ans sans aucun des désagréments de la vieillesse. Ils acceptent et partent le cœur léger, abandonnant un monde qui les abandonnait en retour, quittant une vie qui arrivait à terme...

Comme c’est absolument délicieux. Amusant, noir, caustique, triste sans céder à la mélancolie et plein à ras bord d’une tendresse âcre et bourrue qui ne trouve pas les mots pour avouer sa propre nature…

Quelques épisodes mémorables : une famille belge s’éreinte et se ruine à retaper une ferme depuis une décennie, travaillant, geignant et suant du matin au soir en prenant ses quinze jours annuels de vacances, les enfants en ont marre et les voisins — dont les deux vieux — rigolent, la femme du Glaude ressuscitée par la Denrée mais avec soixante ans de moins, ce qui la rend jeune, jolie, désirable, mais dorénavant incapable de vivre dans cette campagne avec ce vieux kroum et la résignation de celui-ci à la perdre pour un jeune gars; le chat, vieillissant, tout juste bon à se coucher au soleil, le ventre creux, parce que les souris sont de plus en plus rapides; l’interlude mélodique avec le Glaude et Cicisse en fins pétomanes hilares; et la fin, à la fois tragique et souriante...

Le roman est souriant — continuellement —, parfois hilarant, empreint d’une chaleur rubiconde pour un mode de vie en voie de disparition et ses habitants dont on fait peu de cas. La Soupe aux choux est un hymne plein de verve et de verdeur à l’amitié, et à la résignation devant les ravages du siècle et de la vieillesse, sans nostalgie larmoyante aucune.

La Soupe aux choux
René Fallet
1989, Folio
281 pages
lecture : mai 94

Comment fais-tu l’amour, Cerise? - René Fallet

Michael Huggins vient d’avoir quarante ans. C’est un homme à femmes, un Casanova misogyne qui n’aime les femmes que pour le plaisir qu’il peut en tirer. Le jour de l’enterrement d’une collègue de bureau, il fait la connaissance de la nièce du défunt, Marjorie, une femme splendide à qui il fixe un rendez-vous pour le soir même. Ce qu’elle accepte avec joie car Huggins est vraiment irrésistible. On comprend assez rapidement que si Marjorie tombe amoureuse de Michael, lui la considère comme un trophée de chasse, une belle bête qu’il consomme avec délectation. Marjorie, dont l’amour est éperdu, se souille à la demande de Michael qui va l’humilier sans cesse, lui demandant de se prêter à son copain, Junkie, un Arlequin poétique et raté, un hippie puant, crasseux mais au grand cœur (ô cliché). Marjorie accepte tout dans l’espoir que Michael lui revienne.

Quelques jours plus tard plus tard, Huggins voit passer devant chez lui une délicieuse jeune femme qui mange nonchalamment des cerises. Il est pris du puissant besoin de faire sa connaissance. En attendant, dans ses rêveries, il la prénomme Cerise. Cerise est une Française dont le mari fait un stage à Londres. Elle ne parle pas un mot d’anglais, ce qui, de prime abord, ne va pas faciliter la conversation avec Michael quand il trouve le moyen de faire sa rencontre dans une épicerie. Pourtant, le gars est persistant, il ne lâche pas le morceau qu’il croit tenir.

Cerise sera une proie beaucoup plus difficile à saisir, en fait, Michael ne parviendra pas à lui faire l’amour; d’où le titre en forme de question qui revient comme un leitmotiv dans tout l’ouvrage. Et ce qui est même le plus terrible pour Michael le chasseur, c’est qu’il découvre l’amour. Lui qui n’a jamais désiré que la chair des femmes, voilà qu’il se met à pleurnicher pour un rien, à échafauder des plans grotesques pour la ravir, il ne pense plus qu’à Cerise; plus elle est distante, plus il en rêve, plus il s’imagine que sa vie ne peut s’accomplir qu’avec et par elle.

Pourtant peu à peu, la résistance de Cerise s’use, ses forces s’étiolent. Quand elle se retrouve à l’hôpital suite à une mauvaise chute et que son mari doit retourner à Paris sans faute, elle commence sérieusement à ployer. Sa relation avec Michael Huggins s’intensifie tout en demeurant d’une chasteté peu ordinaire. Bientôt elle est guérie et doit traverser la Manche pour retrouver son mari. Michael prend congé de son travail et l’accompagne en France. Sur le quai de la gare, Marjorie fait une apparition extrêmement inattendue, elle tire huit balles et tue Michael Huggins.

Le roman prend fin abruptement et il était bien temps car la patience du lecteur avait été rudement mise à l’épreuve. L’histoire en vaut bien d’autre, celle du Casanova qui découvre le sens véritable de l’Amour, qui apprend à distinguer les appels du cul de ceux du cœur, on a lu ça ailleurs, avec moins d’insistance peut-être, mais on n’en tiendra pas rigueur à Fallet. Ce qui choque et ennuie dans ce roman, ce sont a) le ton très british (tel que vu par un Français), vouvoiement et distance interpersonnelle absurdement exagérés, et b) l’antipathie très vive qu’un personnage comme Michael Huggins génère chez le lecteur.

Tout le roman fait très affecté. Ce qui nous est décrit fait breloque, le cul qui nous est montré n’intéresse pas (c’est un comble), l’amitié masculine entre Junkie et Michael est fausse, seul l’amour éperdu de Marjorie pour son baiseur a un peu de profondeur. C’est peu.

J’avais beaucoup aimé la Soupe aux choux du même Fallet, roman qui se situe dans sa veine beaujolais (c’est lui qui précise). Comment fais-tu l’amour, Cerise ? se situe dans l’autre veine de l’auteur, dite whisky, largement inférieure.

Comment fais-tu l’amour, Cerise?
René Fallet
1985, Folio
310 pages
lu: avril 95 

The Nitpicker’s Guide for Next Generation Trekkers - Phil Farrand

L’auteur recense dans l’ordre de leur diffusion tous les épisodes des six premières saisons de Star Trek : The Next Generation. A raison de 26 par saison, ça nous en fait quand même 156. Et ça nous en fera 182 à la fin de la septième et dernière saison en cours...

Farrand procède très méthodiquement. D’abord un résumé de l’épisode, suivi d’un quiz très pointu sur des détails auxquels seul un pur trekker aura porté attention. Ce quiz est absolument sans intérêt, mais enfin, ça se lit.

Vient ensuite une deuxième partie qui porte sur les erreurs de chacun des épisodes. L’auteur les a divisés en quatre grands genres : les Plot Oversights (quand sont volontairement oubliées les capacités du vaisseau ou des personnages afin de créer du suspense), les Changed Premises (qui entrent en contradiction avec les informations données dans d’autres épisodes), les Equipment Oddities (les aberrations techniques de l’équipement utilisé) et enfin les Continuity and Production Problems (les erreurs de script — c’est la partie la plus amusante, par moments franchement hilarante; c’est celle qui se prête le mieux au suivi télévisuel).

Tout ça est évidemment redondant et un rien ennuyeux. Farrand se gave de peccadilles (il relève toutes les erreurs de numéros d’ascenseurs — la faute la plus commune avec l’utilisation incohérente des communicateurs). Quelques erreurs sont vraiment amusantes: dans un épisode, par deux fois, Riker ajuste son phaser en le tenant pointé vers lui-même — impayable ce Riker!

On apprend aussi l’âge du capitaine. En grappillant des informations disséminées à travers plusieurs épisodes, Farrand en arrive au constat suivant : Jean-Luc Picard a 93 ans !!! J’ai lu cela vers minuit un soir et j’en ai rigolé une partie de la nuit.

En somme, il s’agit d’un livre minutieux et documenté. Malheureusement, il est écrit avec très peu d’humour, Farrand a succombé au syndrome de l’archiviste. Une lecture intéressante, pour trekkers convaincus.

The Nitpicker’s Guide for Next Generation Trekkers
Phil Farrand
1993, Dell
422 pages
lecture : janvier 94

lundi 29 août 2011

Kafka Kalmar : une crucifixion - Billy Bob Dutrisac

Kafka Kalmar est journaliste à l’hebdomadaire à tendance rock Riff. Il mène une enquête sur le révérend Walter Warhead, télévangéliste à la mode américaine. Warhead prêche le credo habituel : les femmes à la maison, la drogue hors des écoles, Dieu aime le profit et n’aime pas les tapettes, etc. Justement, à force de trop regarder les émissions télé de Warhead, un homme vient de se trouver une vocation subite et se met à étrangler des homosexuels. Il tue un ami de Kafka Kalmar, Barlow Barkovitch, sous les yeux même de Kafka. L’enquête de Kalmar établit le lien entre Samuel l’étrangleur et le révérend Warhead. Petit à petit, Samuel tombera sous la coupe de Warhead et deviendra son tueur, son ange vengeur; tous les ennemis de l’Église sont des cibles, et à prime abord, Kafka Kalmar, parce que ses articles dans Riff sont absolument dévastateurs — car, en fait, le révérend Warhead vit à des années- lumière de ce qu’il prêche : il boit, aime le rock, force sa femme à se faire enfiler par le premier venu, il fréquente les néo-nazis et est acoquiné avec le premier ministre conservateur ; la panoplie habituelle, quoi.

Comme prévu les dangers mortels s’amoncellent sur l’enquête menée par Kalmar et quelques-uns de ses amis. La mort frappe violemment et le climat se fait de plus en plus menaçant au fur et à mesure que les révélations (c’est le cas de le dire) et les événements viendront alourdir le dossier de Warhead et de son dangereux sous-fifre Samuel. Mais l’empire de Warhead s’écroule brutalement quand les mensonges du révérend tissent autour de lui un filet auquel Samuel ne peut plus s’accrocher. Samuel tue Warhead, qui est en retour abattu par la police.

Kafka Kalmar reprend ses activités au Riff après une période d’accalmie.

Dutrisac a manifestement un style et des choses à dire, même si l’histoire racontée se situe dans une certaine banalité grotesque. N’importe quelle histoire est une bonne histoire si elle est bien racontée, et si elle est formidablement racontée, elle devient prenante et haletante. Ici, pas de ça. Dutrisac est prisonnier d’un style tape-à-l’oeil, simili-baroque et punché, au fond très as-tu-vu-la-trouvaille-et-le-jeu-de-mots que voilà. Ces breloques stylistiques mettent une distance entre le lecteur et les personnages. C’est bien dommage car on n’aurait pas demandé mieux que de croire en eux. Triste, triste, mais comment accorder crédit à des personnages affublés de noms tels : Kafka Kalmar, Brooklyn Cholestérol, Simone Siamois, Zen Rhododendron, Gordon Goosewalk — cette affectation est ridicule et diminue l’intérêt du lecteur pour cette fiction.

C’est d’autant plus attristant que, par moments, lorsqu’on arrive à passer outre ce ridicule, on reste à peu près captivé. Dutrisac est un jeune romancier, il va apprendre à ne pas tenter de voler la vedette à sa propre création.



Kafka Kalmar : une crucifixion
Billy Bob Dutrisac
1989, Québec/Amérique
édition originale 1989
290 pages
lecture : mai 94

À noter : cet ouvrage est sorti ultérieurement en réimpression sous le titre : La crucifixion de Kafka Kalmar et signé du vrai nom de l’auteur, Benoît Dutrizac.

The Military Dimension - David Drake

Rescue Mission. Le Premier Peloton de Marines est chargé d’aller libérer le fils d’un sénateur capturé par les Weasels. La bagarre va être dure, tous les Marines ont des parents qui furent tués ou pris en esclavage par les Khaliens (nom véritable des Weasels). Leur coup de main est terriblement efficace. Les Marines investissent une colonie weasel et commence un joli massacre à la Rambo. Au moment de libérer le fils du sénateur, ils le surprennent à collaborer avec l’ennemi et l’abattent sans merci. Ne jugez pas les hommes qui font la guerre, dit Drake dans son introduction. Ce qui ne l’empêchent pas, lui, de juger ceux qui « collaborent ». Une nouvelle affreusement écrite, à la limite de la compréhension humaine, banale et moralisante par-dessus le marché, puisqu’elle se termine avec l’exécution d’un traître, au beau milieu du coup de main.

The Dancer in the Flames. En faisant brûler de petites boulettes de C-4, un capitaine voit apparaître dans les flammes une belle femme nue qui danse. Il en devient obsédé, au point de faire brûler une brique de C-4 d’un seul tenant à son poste de commande d’un blindé. Les hommes qui voient s’élever une flamme immense accourent et trouvent à la place de leur capitaine une jeune femme nue, éberluée. Il s’agit d’une sorcière française qu’on avait brûlée en 1429. Elle et le capitaine ont été intervertis. La fin — très explicative — gâche un excellent exercice sur l’obsession.

Arclight. Les hommes d’un char américain découvrent une grotte secrète qui est un temple abandonné. Pendant plusieurs jours, ils sont poursuivis par une divinité courroucée et ils meurent l’un après l’autre, horriblement décapité, jusqu’à ce que des B-52 viennent anéantir les restes de l’ancien temple. Curieuse histoire sur la hantise et la culpabilité que des envahisseurs entretiennent vis-à-vis le pays qu’ils détruisent, et d’autre part, apologie sans merci de la force militaire brute qui règle tout, surtout les problèmes de conscience. Drake n’est pas subtil pour une miette, hélas.

Band of Brothers. Un commando fonce libérer des humains de l’emprise des Slimes (ah, ces joyeux surnoms !), mais les humains sont devenus des collaborateurs et le commando est pratiquement exterminé. Les deux derniers survivants décident de forcer la forteresse et de tuer tout le monde.

Firefight. Un bataillon de cavalerie blindée doit dégager une zone de tir au milieu de la jungle cambodgienne. Plusieurs arbres millénaires s’y trouvent, dont un arbre-dieu. La nuit venue, le bataillon est attaqué par des forces surnaturelles qu’il réussira à vaincre in extremis grâce à la puissance de l’arsenal militaire.

Contact ! Un peloton de chars s’enfonce dans la jungle à la recherche d’un mystérieux objet abattu par l’aviation. Une rencontre avec des Vietcongs fait des ravages dans leur rang. Le capitaine demande que l’on évacue les blessés, ce qui lui est refusé; mais quand il annonce que son escouade a récupéré un extra-terrestre de l’engin, aussitôt on lui envoie un hélicoptère qui refuse de prendre les blessés, seulement l’alien. Alors le capitaine abat l’extra-terrestre.

Best of Luck. Un capitaine américain se transforme en créature monstrueuse et sanguinaire après des combats et s’abreuve du sang des victimes laissées vivantes ou non sur le terrain. Grâce à un talisman ridicule, un soldat parvient à détruire cette créature maléfique. (Après le danger qui vient de l’extérieur, voici que l’ennemi vient de l’intérieur (encore que ce soit un officier, qui sont, après les politiciens les pires ennemis des soldats...))

The Guardroom. Pas lu, ça s’annonçait moche.

The Last Battalion. Hitler vit encore et les Nazis ont une base sur la Lune (ils ont aussi une soucoupe volante) et une autre sous l’Antarctique. Ils ont attaqué un vaisseau extra-terrestre, ce qui va probablement déclencher une guerre intersidérale. Ils enlèvent un sénateur américain pour plaider leur cause devant le Congrès, Malheureusement, les e-t viennent détruire entretemps la base antarctique et tuer Hitler. Pauvres SS. Une histoire particulièrement ridicule, mais curieusement divertissante.

The Tank Lords. Une histoire de la série Hammer’s Slammers, racontant les aventures d’un bataillon tankiste projeté dans le futur ou dans un monde parallèle (ce n’est pas clair). Ici, les Seigneurs des Tanks sont invités à participer à une guéguerre entre barons. Mais il s’agit d’un traquenard et l’escouade tankiste parviendra à s’en tirer grâce à un jeune eunuque pour qui les chars sont le siège de la demi-divinité. Une histoire longue comme c’est pas permis, ennuyeuse, dichotomique en diable; une grosse nullité militariste...

The Way We Die. La seule histoire vraiment personnelle de Drake, celle d’un commandant de char et de la vie ordinaire au Vietnam; enquiquiné par un lieutenant très à cheval sur les procédures et la hiérarchie, il va finir par le tuer. Très bon.

Ce qui ressort de ces histoires, c’est la paranoïa des individus et leur sens aiguisé de la bonne moralité. On dira que c’est le stress du combat. Mais Drake écrit généralement comme un étudiant appliqué, sans subtilité et sans originalité. Les nouvelles qu’il produit sont sans intérêt, on n’y apprend que peu, sauf sur le déroulement des opérations militaires, et après un ou deux textes, on a compris à peu près comment ça se passait. Autre faiblesse : pas assez de diversité. Autre faiblesse : les fins tombent souvent à brûle-pourpoint, en plein milieu de l’histoire, comme si l’auteur, ayant conclu sur la moralité de la chose, décidait que le reste n’était que fioritures et cessait abruptement son texte.

Quelques nouvelles pas mal, sans plus : The Dancer in the Flames, The Way We Die, Best of Luck.

The Military Dimension
David Drake
1991, Baen
édition originale 1991
273 pages
lecture : novembre 93


Star Trek : The Starless World - Gordon Eklund

Une force implacable attire l’Entreprise à l’intérieur d’une sphère de Dyson. Le vaisseau est incapable d’en sortir. Kirk et ses hommes descendent à la surface. Le nom du monde est Lyra, y habitent une poignée de créatures dominée par le dieu Ay- Nab qui les amène à leur mort. Car Ay-Nab est l’étoile au centre de la sphère et Lyra fonce vers un trou noir dans lequel elle s’engloutira dans une centaine d’heures.

Lyra est aussi peuplée d’Étrangers, des sortes de zombies qui font régner chez les habitants une terreur religieuse car ils sont des créatures d'Ay-Nab.

Kirk veut savoir de quoi il en retourne. Il se bute à la terreur des Lyriens et au fait que les appareils technologiques ne fonctionnent pas à la surface de la sphère. Il fonce vers l’Oasis car c’est là que la clé du mystère se trouve. Il y entraîne Ola, une Lyrienne amoureuse de lui et qui le suit au mépris des tabous religieux. Pour sauver le monde (sans compter l’Entreprise et sa propre vie), Kirk entre en contact télépathique avec l’entité Ay-Nab. Celle-ci récapitule son histoire (c’est tant mieux car sinon on n’y comprendrait que dalle) et réitère son intention de mettre fin à ses jours de même qu’à ceux de ses zélotes en se précipitant inéluctablement dans le trou noir. Kirk négocie au nom des innocents, il ne faut pas punir ceux qui n’ont pas commis de crimes et il faut leur donner une chance de grandir et de mûrir; c’est la condition de la vie, ça, l’erreur mais aussi le dépassement.

Ay-Nab se laisse convaincre. Il libère les vaisseaux captifs de même que tous les habitants de Lyra (sauf les Étrangers qui sont de vrais de vrais zombies). Seul, il accomplira son destin final.

Anodin et plutôt poussif; tellement collé à la réalité télévisuelle que la personnification relève du cliché récurrent. L’auteur est forcément limité par les paramètres établis par les producteurs de Paramount, mais reste que le seul lieu où il lui est possible d’innover, c’est dans l’histoire antérieure des personnages (les études académiques de Kirk et les relations familiales de Uhura). A part ça, c’est zéro l’innovation. Même un écrivain aussi talentueux qu’Eklund finit par étouffer dans le carcan de la recette Star Trek. Zéro innovation, écrivais-je, disons aussi zéro écriture. Un livre insignifiant que le lecteur oublie aussitôt la couverture refermée.

Star Trek : The Starless World
Gordon Eklund
1994, Bantam
édition originale 1994
152 pages
lecture : juillet 94

dimanche 28 août 2011

To Play The King - Michael Dobbs

Grâce à d’habiles manœuvres politiciennes, Francis Ewan Urquhart vient de remplacer le premier ministre de l’Angleterre. Pour arriver à cette fin, il a livré une attaque personnelle destructive contre le vieil homme, attaque qui a divisé le Parti. Maintenant au pouvoir, sa tâche est de le restabiliser, panser les blessures laissées par la guérilla interne et élargir son propre mandat politique. Pour y arriver, Francis Urquhart décide de déclencher des élections générales avant la fin du terme. Il a quatorze semaines pour préparer ses flûtes.

Un homme se dresse devant lui, le nouveau roi d’Angleterre, un homme de principes, qui ne veut plus jouer le rôle traditionnellement dévolu à la Couronne, qui ne veut plus être le simple porte-parole du gouvernement et qui veut devenir le héraut d’une pensée sociale, le rassembleur d’un nouvel humanisme s’opposant au cynisme et à la décrépitude des mœurs de la classe politique nationale.

Urquhart va tout faire pour se débarrasser de ce gêneur. Sa quête à lui est beaucoup plus simple : il veut le pouvoir pour le pouvoir. Il écarte de son chemin tout ce qui le retarde pour arriver à cette fin. Lui et son organisateur, Tim Stamper, évaluent les situations et jaugent les conflits dans une optique bien précise : la consolidation de leur pouvoir. Le nouveau roi, The King with a Conscience comme il se fait appeler, est un empêcheur de tourner en rond. Le Roi ne cesse d’attirer l’attention sur ses projets, sur sa pensée sociale et politique, tout ça au détriment d’Urquhart qui, avant l’annonce des élections précipitées, veut attirer sur lui le maximum d’exposure pour augmenter son crédit auprès de l’électorat et par le fait même améliorer ses chances électorales.

En raison de l’obstination royale à ne pas se taire, le combat s’engagera entre Urquhart et le roi. Tous les coups sont permis, spécialement de la part du politicien : chantage à l’homosexualité quand le meilleur ami et conseiller du roi se révèle être gay, exploitation de la vie scandaleuse d’une certaine princesse, sondage truqué, etc. C’est une lutte archétypale entre le bien et le mal. Les personnages principaux sont des clichés ambulants (mais manipulés par une main de maître, celle de Dobbs). À la fin, la belle architecture mise en place par Urquhart s’écroule comme un château de cartes (fine allusion de l’auteur à son précédent roman House of Cards mettant aussi en vedette l’ignoble Francis Urquhart). Le roi, aidé par un magnat de la presse — Benjamin Landless, dont Urquhart s’était abondamment servi pour son accession à la charge de premier ministre et qu’il avait ensuite abandonné en reniant ses promesses — et par une jeune reporter américaine qui s’est donné à Urquhart pour mieux pénétrer ses secrets et les rapportés à Landless.

Le roi annonce qu’il renonce au trône pour entrer dans l’arène politique et se battre contre Urquhart et les autres politiciens de cet acabit. Le roman se termine sur un Francis Urquhart humilié, ses plans retournés par plus fin que lui, et qui sent bien que les prochaines élections marqueront sa fin.

Un excellent roman d’aventures modernes: plein de fourberies, d’ironie et marqué d’un cynisme absolument total. Les combats à l’épée ont été remplacés par des joutes plus intellectuelles. Ce livre est résolument cynique, et à un point tel qu’on finit par ne plus y croire ou plutôt par refuser d’y croire. (Quand Urquhart fait en sorte que le pays s’enfonce dans une récession exprès pour nuire à son adversaire politique, le lecteur que je suis décroche... là, ça semble exagéré comme calcul méandreux.) Malgré son côté soap politique, ses personnages taillés dans le meilleur carton-pâte disponible (je veux dire ceci : le mouvement et les relations des personnages sont absolument crédibles; ils perdent leur crédibilité quand Dobbs leur invente un passé — à ce moment, il se révèle un romancier peu imaginatif et enclin aux clichés), To Play the King est un roman divertissant comme il s’en fait très peu

To Play the King
Michael Dobbs
1993, Fontana
édition originale 1992
315 pages
Lecture : décembre 93

samedi 30 juillet 2011

Valentine Picotée - Dominique Demers

C'est bientôt la Saint-Valentin. Alexis trouve que les filles sont des nouilles, notamment sa petite sœur de quatre ans et demi, Marie-Cléo, et son institutrice, Madame Cousineau, qu'il a surnommé Macaroni parce qu'elle est tout juste bonne à être enfermée dans une conserve avec le mot Catelli par-dessus.

Arrive dans sa classe une toute nouvelle fille, Katarina, une Espagnole aux beaux cheveux bruns, dont il tombe éperdument amoureux. Comme ce sera la Saint-Valentin dans quelques jours, Alexis décide de l'impressionner.

Il tente d'abord le coup avec sa gerboise Batman qu'il amène subrepticement à la classe. L'idée, c'est que Batman peut venir manger une graine qu'Alexis lui tend sur sa langue. On imagine l'émoi que crée cette démonstration inusitée. Panique dans la classe, et Alexis est privé de télé pendant une semaine.

Pas intimidé par cet échec, Alexis pense à un second tour : l'Opération Hamburger. Se privant de nourriture pendant une journée, il va essayer d'ingurgiter pour les beaux yeux de Katarina, une dizaine de hamburgers au dîner scolaire. Il en gobe huit avant d'être totalement malade devant tout le monde. Autre échec !

Le jour de la Saint-Valentin, Katarina est absente. Alexis va lui porter à la maison ses devoirs, elle a la varicelle et son beau visage est tout picotée. Il l'embrasse sur la joue, entre deux picots — tiens, les filles ne sont plus aussi nouilles qu'il ne le croyait !

Un roman à l'humour bon enfant (c'est bien le moins !) Alexis va perdre certains de ses préjugés vis-à-vis des filles, il va connaître son premier amour. La morale est gentille et gentiment présentée, ce n'est pas pontifiant.

Peu de personnages finalement : Alexis, son copain Henri, sa sœur Marie-Cléo, la maîtresse d'école, Katarina et le frère de celle-ci, dont le prénom est Henri, ce qui causera une confusion amusante à la fin.

Valentine Picotée
 Dominique Demers
1991, La Courte échelle
63 pages (avec illustrations)

Toto la Brute - Dominique Demers

Alexis Dumoulin-Marchand est le souffre-douleur d'Alberto Lucio, Toto pour les intimes. Alexis est un tout petit et Toto est au moins trois fois plus gros que lui. Toto met des grenouilles dans son pupitre et chaque midi lui vole son sandwich à trois étages. Alexis a l'idée d'une vengeance : un midi, Toto lui chipe un sandwich très très spécial, garni de sauce chili, de Tabasco et de piments broyés. La gueule de Toto quand il avale ça ! Tout le monde rit. Mais Toto est furieux et il promet à Alexis la pire raclée de sa vie. Alexis est tellement troublé par cette promesse que son comportement en classe se dégrade et il est envoyé au bureau du directeur, affectueusement surnommé M. Torture. Mais M. Torture n'est pas l'être intransigeant et terrible que tous imaginent. Il indique à Alexis une manière de déjouer Toto la Brute. Aidé par M. Torture, Alexis annonce sur le système de communications de l'école que Toto la Brute va lui sacrer toute une volée à la sortie des classes dans le petit bois en arrière de l'école. Tous les élèves sont conviés au spectacle. Évidemment Toto ne peux plus attaquer Alexis. Mais Alexis ressent une peine pour Toto. Quelques jours plus tard, il le suit jusqu'à chez lui. On apprend que Toto est jaloux d'Alexis, de sa petite sœur, des attentions que lui prodigue sa mère et des bons sandwichs à trois étages qu'il apporte à chaque midi. C'est pour ça que... Alors Alexis se prend d'une sorte d'amitié pour Toto, désormais ils échangeront leurs sandwichs et Alexis se promet bien de lui présenter la cousine de sa blonde.

C'est un roman très agréable, sans aucune faiblesse. L'anecdote est simple mais le fil de l'histoire est suivi sans faille. L'auteure sait où elle s'en va. Les deux protagonistes ont une certaine épaisseur psychologique et, à la fin de l'histoire, ils ont évolué. Les sentiments sont bien sûr cousus de fils blanc, mais le style de Dominique Demers est vif, léger, en nuances, et il fait oublier le cucul de la morale habituelle des romans de ce type.

Les illustrations aux traits tremblés de Philippe Béha sont excellentes et tout à fait dans le ton.

Toto la Brute
Dominique Demers
1992, la courte Échelle
édition originale 1992
61 pages
avec des illustrations
lu: novembre 95

SS-GB - Len Deighton

En 1941, dans une Grande-Bretagne occupée par les forces allemandes victorieuses Douglas Archer est detective superintendent à la section criminelle de Scotland Yard. Un cadavre est découvert, victime apparente d'une rixe entre revendeurs. Mais tout de go les polices allemandes, la Kripo et ensuite la Gestapo, se mêlent de cette enquête qui est tout autre chose que ce qu'elle paraît être. Apparaît même Heinrich Himmler.

Ça se complique puisque s'ajoute au mélange de base : la véritable identité de la victime (un professeur spécialiste du nucléaire), les relations tendues entre la Wermacht et les SS, la résistance anglaise, etc.

Bof. J'ai arrêté la lecture à la page 194. L'ennui total. Le style de Deighton est généralement plutôt baroque. Mais ici, ça ne sécrète que de l'ennui. Hélas...

SS-GB
Len Deighton
1979, Panther
édition originale 1978
367 pages
lecture : novembre 93

Le rose et le noir - Jean Daunais

DE FILLE EN AIGUILLE. Une trentaine de prostituées ayant disparu des rues de Montréal, l'inspecteur Lino Léomme fait appel à Arlène Supin, latiniste distinguée et détective libérée. Pour prendre le kidnappeur, Arlène fait faire le portrait-robot du plus bel homme possible car seul un pareil charmeur aurait pu avoir raison de l'impassibilité d'une fille de joie. Arlène elle-même devient prostituée afin de confronter le bandit. Au premier appel, elle se précipite au motel où un homme masqué l'accueille. Sous le masque, Arlène découvre Lino Léomme qui a eu une faiblesse bien compréhensible devant la splendeur du corps de la latiniste. Elle attend un deuxième appel. Autre rendez-vous encore une fois avec un type masqué. Cette fois, c'est le kidnappeur. Qui s'appelle Gaston. Ce n'est pas avec sa beauté redoutable qu'il fait tomber les filles, c'est plutôt avec sa laideur indescriptible. Elles deviennent folles et il les enferme charitablement dans son sous-sol en attendant qu'elles reprennent leurs esprits. Gaston n'est pas le mauvais bougre. Arlène résiste à sa laideur foudroyante, libère les filles kidnappée et remet Gaston aux soins d'un excellent chirurgien plastique et l'histoire finit là-dessus... Le style est léger, le jeu de mot allègre, l'esprit primesautier; on n'a cure de l'anecdote. Par contre, à force de trop de légèreté, l'auteur ne parvient pas à donner la moindre consistance à ses personnages, ce qui en fait la grande faiblesse de cette série de trois recueils que sont Les 12 coups de mes nuits, le Rose et le noir, le Nippon des soupirs, Gorges chaudes et le Short en est jeté.

IL ÉTAIT TROIS FOIS. Le génial professeur Hippolyte-Népumocène Xégaz a inventé un appareil à voyager dans le temps, c'est une simple montre que l'on met au siècle et à la journée que l'on veut. Arlène l'utilise pour descendre voir Jules César, brave général mais amant préoccupé, le Masque de fer (nul autre que l'ancêtre de Jacques Plante, mais une fine lame libidinale) et Leonardo Da Vinci auquel le sourire d'Arlène sert de modèle pour la Joconde. Retour au présent et destruction de la montre... Très en dessous des autres nouvelles, à cause de sa prémisse qui est idiote. On ne rit pas, on passe tout près de s'ennuyer.

LA MORT AUX DENTS. En croisière sur le SS Gouda Giovanni, Arlène rencontre l'agent de la C.I.A. Bob Slay. Un dentiste est assassiné par un membre d'équipage travesti en rousse incendiaire. Pourquoi ? L'homme était le dentiste du président des Etats-Unis, Arlène enquête à toute vapeur. Le dentiste avait installé une bombe dans la dent creuse du président, celle-ci va exploser incessamment. Pris de remords, le dentiste voulait faire annuler l'attentat. Son complice l'en a empêché, avec le résultat qu'on connaît. A peine aidée de Bob Slay, Arlène Supin démasque les terroristes et fait avorter l'attentat... Une nouvelle un peu plus ironique que ses congénères. Ça ne va pas loin, mais ça y va jovialement.

POUR UNE POIGNÉE DE TRENTE SOUS. A Miami, on soupçonne un Québécois de se livrer à des vols dans les motels de la ville; la preuve, c'est que l'on retrouve du petit change canadien sur les lieux des crimes. Arlène mène l'enquête. La vérité est plus étrange. Après avoir démasqué un Québécois voyeur impénitent, elle met en accusation un couple de contorsionnistes de cirque. Les accusés sont tellement ébahis par l'originalité et la rigueur de la pensée déductive de l'époustouflante détective qu'ils applaudissent d'admiration lorsqu'elle expose leur stratagème... L'épisode du voyeur impénitent est longuet, c'est du San-Antonio bas de gamme, on aurait pu faire sans.

DOGE MONACO. Pour la déposséder de son argent, le valet de Lady Wampole Harry-Dough la séquestre en même temps qu'Arlène Supin dont il ignore la véritable identité. C'est une erreur de sa part. Car son plan s'écroule quand Cyprien Nadir, archéologue et heureux amant d'Arlène Supin, arrive à sa rescousse aidé en cela par un pigeon auquel Arlène avait sauvé la vie... Hum. Là, l'auteur fatiguait. Ça parait. Si les nouvelles ont été écrites dans l'ordre, alors l'auteur en avait plein son casque. Ou bien est-ce un réflexe du lecteur blasé ?

Finalement, à la longue cette prose ennuie parce que les effets comiques sont limités aux diverses astuces patronymiques : Lino Léomme, Cyprien Nadir, Wampole Harry-Dough, Amedeo Gratias, Sylvie Tagreau, Horace Takhato, Guiseppe Dérasti, Armand Chabalet; et à l'amalgame d'éléments mondains et quétaines (Picasso et Serge Laprade, Cartier et Woolco, Fernand Gignac, Juliette Pétrie, Ginette Reno...) En contrepartie, les personnages sont tous également fades et sans consistance, et les intrigues sont traitées avec trop de désinvolture. Nous sommes ici au royaume du jeu de mots. Venez les admirer, il n'y a rien d'autre au menu.

Le Rose et le noir
Jean Daunais
1980, Héritage
édition originale 1980
168 pages
lu: août 95

vendredi 29 juillet 2011

L'homme dont les dents étaient toutes exactement semblables - Philip K. Dick

Les Runcible (Leo et Janet) et les Dombrosio (Walt et Sherry) sont voisins à Marin County, un développement banlieusard de San Francisco. Leo Runcible est Juif et courtier en imobilier, Walt Dombrosio est designer industriel. Un jour que Leo Runcible accueille chez lui des clients potentiels, ceux-ci aperçoivent un Noir qui vient dîner chez les Dombrosio. La présence impromptue de ce Noir fait que la vente que comptait effectuer Runcible tombe à l'eau, le ton monte, les injures pleuvent, Runcible paranoïe complètement et se croit victime d'anti­sémitisme. Fou furieux, il met ses clients à la porte et lâche un coup de fil véhément chez les Dombrosio, accusant Walt de salir le coin avec ses amis nègres. La chicane pogne.

Plus tard, pour se venger d'avoir perdu une si grosse commission sur une vente importante, Runcible dénonce à la police Walt Dombrosio qui conduit en état d'ébriété. Dombrosio perd son permis de conduite pour six mois. Walt doit être véhiculé par sa femme, soir et matin jusqu'au coeur de San Francisco. Sherry décide que, tant qu'à perdre son temps en ville, elle y trouvera un emploi. Walt est absolument contre, travailler ce n'est pas pour une femme — d'autant plus que Sherry trouve une place dans la firme même où Walt travaille. La situation devient vite intenable pour lui. Un soir, sur ce sujet, il en vient aux coups avec son patron. Walt quitte son emploi, alors que Sherry garde le sien. Désoeuvré, Walt va se venger de Leo Runcible quand il apprendra la responsabilité qu'il porte dans sa déchéance. Utilisant le crâne prognathe d'un mort centenaire, Walt monte une supercherie, du type Homme de Piltdown dans laquelle Runcible tombe mains et poings liés. Qui plus est, Runcible s'entêtera dans son projet de faire prouver la véracité scientifique de son pré-hominien aux dents toutes exactement semblables, même quand il aura été mis au courant de la plaisanterie vengeresse dont il est l'objet. Runcible va se ruiner en maudissant le monde entier. Le roman se termine avec la déchéance quasi-ultime de Runcible donnant une dernière fête un peu lugubre dans sa maison qui va être saisie par la banque. Dombrosio, après avoir violé sa femme et l'avoir forcé à quitter son emploi pour garder le bébé, s'est trouvé un nouvel emploi et est rentré en possession de son permis de conduire.

Le roman s'articule autour de quatre portraits dont trois sont particulièrement développés : Walt et Sherry Dombrosio, Leo Runcible, et dans une très moindre mesure, sa femme Janet (mais celle-ci demeure un personnage insipide, semi-alcoolique, auquel Dick ne s’attardera presque pas). Walt est le mâle américain de la fin des années cinquante, ouvert à une certaine amitié interraciale mais fermé au fait que sa femme puisse se trouver un emploi. Il est plutôt carré, soupe au lait et rongé de culpabilité; quand les choses ne vont pas comme il veut, il se fâche — surtout contre sa femme avec laquelle il est engagé dans un bras de fer continuel. Leur relation se situe à la charnière des changements de comportements de société; en conséquence, la vie n'est pas facile, la bagarre éclate régulièrement, Walt est le genre d'homme qui n'hésite pas à frapper sa femme s'il juge qu'une correction s'impose. Sherry est une femme moderne, émancipée, qui cherche à accéder à l'égalité avec son partenaire (et qui n'hésite pas à l'écraser lorsqu'elle se retrouvera en position de pouvoir lorsque elle sera le seul soutien de famille). Leo est le persécuté, le manichéen pour qui le monde se divise en deux, ceux qui l'aiment et sont prêts à le suivre sans condition (personne en fait) et tous les autres qui cherchent à le ruiner, à le casser, etc., à l'empêcher d'accéder aux plus hautes cimes du rêve américain. Leo a une relation torturée avec le monde, et c'est finalement le meilleur personnage de ce roman.

C'est le roman des frustrations. De la culpabilité maladive. De la culpabilité à tiroirs. Cette culpabilité est aussi la faiblesse de ce roman parce que, au bout du compte, tous les personnages fonctionnent sur le même mode de pensée et de culpabilité. Un personnage, à ce compte-là, en vaut un autre; il y a une grisaille un tantinet ennuyeuse. L'anecdote du roman est minime, l'histoire d'une vengeance, et la sauce est un tout petit peu étirée. Dick, en écrivain de fiction canonique, est nettement moins intéressant que Dick l'auteur de SF. Sa SF est unique, voire révolutionnaire, sa fiction canonique est assez platement canonique; innovation, ici, nenni.

Mais le lecteur de Dick pleure de joie et remercie le ciel pour chacun des romans de l'auteur, fussent-ils moins bons que les Grandes Œuvres

L'Homme dont les dents étaient toutes exactement semblables
Philip K Dick
1989, Terrain Vague, Losfeld
édition originale 1984
The Man Whose Teeth Were All Exactly Alike
385 pages
lecture : mars 93

Valis - Philip K. Dick

En février et mars 1974, Philip Dick a été l'objet d'une série de visions mystiques. Pendant les huit dernières années de son existence, il va tenter — dans son Exégèse — de comprendre ce de quoi il a été victime; pourtant, jamais, il ne mettra en doute la réalité de ce qui lui est arrivé.

Cette période se manifeste aussi par une relative stérilité littéraire. Dick n'écrira dans cette période que Valis, The Divine Invasion et The Transmigration of Timothy Archer. Les trois livres portent directement sur son expérience du 2-3-74 (comme il se plaisait à l'écrire).

Valis est le premier livre écrit par l'auteur après cette expérience. Il tente de répondre aux questions suivantes : Comment être sûr que ce qui nous a touché relève du divin, de l'ordinaire, ou encore de l'extraterrestre ? Comment prouver que l'on est pas fou ? Enfin, comment peut-on valider une expérience pareille ?

Valis est l'histoire de Horselover Fat, l'alter ego de Dick (en grec, Philip signifie celui qui aime les chevaux, et Dick en allemand veut dire gras), frappé lui aussi par une série de visions en février et mars 74 et qui va chercher à y mettre de l'ordre. Suite à ses visions, Fat souffre d'anamnésie (qui est l'incapacité d'oublier). L'accompagnent dans son odyssée, Kevin le sceptique à l'humour grinçant, David le chrétien convaincu, et Phil Dick l'écrivain de SF qui trouve Fat sympathique et fou à lier.

Horselover Fat soumettra son expérience à une série d'interprétations. La quête de Fat est de valider les visions qu'il a eues, de les ancrer dans la réalité. Il interprétera la réalité, y guettant les signes simples et minuscules qui donneront un éclairage significatif à son expérience.

Le roman, autrement, est irracontable. C'est pourtant un livre glorieux, inoubliable et douloureux. Horselover Fat discute longuement de subtilités théologiques avec ses copains. Il tombe amoureux de femmes souffrantes et dépressives (dans l'espoir qu'elles lui briseront le cœur en mourant du cancer ou en se suicidant — Fat a une faiblesse du côté masochiste du cœur) et il essaie de donner un sens à ses visions.

Kevin l'amène voir un film de SF de série B, Valis. C'est la révélation. Pour Fat, voilà le sens de ses visions. Une entité extrêmement vieille, Valis, l'a bombardé d'un rayon rose chargé d'informations qu'il ne peut oublier mais qui ne font pas de sens. D'où l'anamnésie. Mais le film permet d'agencer toutes les informations dans un système théorique sans faille. Valis étant une des représentations de Dieu, elle amène Fat à entrer en contact avec le créateur du film, le guitariste rock Eric Lampton dont la femme a donné naissance à une petite fille qui est, pour les initiés, la glorieuse réincarnation du Christ : Sophie — Hagia Sofia, sainte Sophie. Sophie, qui a deux ans, et qui tient des discussions théologiques avec Fat et ses amis permet à Phil Dick de résoudre ses contradictions : Fat disparaît donc de la surface de la Terre, il réintègre l'entité. Phil Dick et Kevin et David en sont bien heureux, eux qui jouait la comédie du dédoublement pour ne pas se le mettre à dos. (Dick compose cette scène-là avec une bonhommie sans pareille — on ne dira jamais assez de bien de l'humour dickien.) Mais Sophie sera tuée et Fat fera sa réapparition dans la vie de Dick. Fat, assis devant son téléviseur, y cherchera des signes intelligibles.

C'est un roman qui parle de rédemption, de la bonté humaine en tant que force rédemptrice, de la réalité qui n'est qu'apparence mais qui est tout ce que nous avons (la connaissance d'une volonté supérieure n'apporte pas de réponses réelles aux questions existentielles de notre réalité quotidienne puisque c'est la seule que nous avons). Un autre thème est la surinformation — avec son corollaire : l'incapacité de plus en plus grande qu'ont les individus à produire des synthèses à partir de ce bombardement informationnel. Et la sensation de perdre pied et de ne trouver aucun sens à ce qui, auparavant, en faisait.

Valis
Philip K Dick
1981, Bantam
édition originale 1981
227 pages,
incluant Tractates Cryptica Scriptura
lecture : janvier 93

Kiss Kiss - Roald Dahl

LA LOGEUSE. Billy Weaver arrive à Bath et se met en quête d'un gîte temporaire. Il se pointe dans un Bed & Breakfast sympathique et chaleureux où il est accueilli par une logeuse maternelle. Le B&B est curieusement vide. La logeuse avoue que depuis des années, elle n'a eu que deux autres clients, deux jeunes hommes beaux et jeunes comme Billy. Ça rend Billy un peu nerveux. Le chat qui surveille la pièce est empaillé, tout comme le basset qui dort devant le foyer. C'est le hobby de la logeuse, empailler les êtres qu'elle aime... Une très curieuse nouvelle qui a l'air de ne pas se terminer tant la fin est subtile. Une narration légèrement surannée ajoute au plaisir, qui est grand.

WILLIAM ET MARY. William vient de mourir et il laisse à sa femme une longue lettre dans laquelle il lui apprend qu'il s'est porté volontaire pour une expérience médicale inédite : son cerveau a été récupéré, mis dans un liquide avec un œil (pour assurer un branchement sensoriel) et le tout repose dans le laboratoire de son ami le Dr Landy. William demande à Mary d'accepter son sort. Mary se présente au laboratoire du Dr Landy. L'œil de William l'observe et elle croit discerner des éclats de colère quand elle agit contre les avertissements de feu son mari, en fumant une cigarette, par exemple. Elle décrète à Landy qu'elle ramène son mari chez elle. Elle va l'installer sur la télé et lui fumer au visage... Une histoire de revanche, d'une femme dominée par son mari, tyrannisé par lui et qui, profitant de son état de vulnérabilité, décide de retourner la situation à son avantage. On imagine la vie d'enfer qu'elle va lui faire subir. La sociologie de cette nouvelle la situe dans les années 30 ou 40, avec cette vieille mentalité étouffante des familles bourgeoises anglaises. Mais la simili-science qui entoure le postulat de base est complètement ridicule.

TOUS LES CHEMINS MÈNENT AU CIEL. Mme Foster redoute de prendre l'avion en retard, sa fille l'attend à Paris. Son mari qui ne l'accompagne pas prend tout son temps, la niaise tout à fait, et elle ne peut pas répondre ni encore moins riposter car ce n'est pas convenable. Au moment où ils quittent leur villa alors que le temps est sérieusement compté, M. Foster se rappelle qu'il a oublié le présent de sa fille et retourne à la villa. Mme Foster se met à sa poursuite pour le conjurer de faire vite. Dans le vestibule, elle entend un bruit bizarre et revient au taxi sans M. Foster. Direction l'aéroport. Quand elle est de retour six semaines plus tard, elle téléphone directement au réparateur d'ascenseur, car, voyez-vous, il y a eu une panne dans leur demeure et M. Foster, semble-t-il, a péri entre deux planchers... Encore une histoire de revanche de couple dans un décor de bourgeoisie étouffante. Dahl réussit remarquablement bien à décrire la fébrilité inquiète de Mme Foster et le plaisir malin, sournois, qu'a le mari de la faire languir.

UN BEAU DIMANCHE. Chaque dimanche, M. Boggis revêt une soutane et, affublé en curé, parcourt la campagne anglaise, visitant les fermes et les maisons, à la recherche de beaux vieux meubles du patrimoine. Car M. Boggis est un antiquaire, et son déguisement lui ouvre toutes les portes. Ce beau dimanche qui donne son titre au texte, M. Boggis découvre une armoire Chippendale valant au bas mot quarante ou cinquante mille livres, dans un état impeccable avec la facture en prouvant l'origine; s'il parvient à l'acquérir, c'est la fortune et la renommée pour lui. Ça négocie ferme, les culs-terreux étant un petit peu conscients de la valeur de leur armoire, mais M. Boggis s'ingénie à les convaincre du peu de valeur de celle-ci. Il emporte finalement le morceau, obtenant l'armoire historique pour une chanson. Pendant qu'il amène sa camionnette à la maison, les fermiers coupent l'armoire et en font du petit bois pensant rendre service à Boggis... La meilleure nouvelle du recueil. Les trois quarts du texte porte sur la négociation et les astuces de Boggis pour fourrer à la planche les fermiers. La fin est hilarante, c'est l'arroseur arrosé, il y a une justice immanente.

MADAME BIXBY ET LE MANTEAU DU COLONEL. Mme Bixby a un amant à Londres qui lui offre en cadeau un superbe manteau de vison. Ne pouvant rentrer chez elle avec ça sur le dos, Mme Bixby le met en consigne pour quelques dollars et revient à son mari en faisant semblant d'avoir trouvé un billet venant d'un prêteur sur gages. Elle somme son mari d'aller chercher la consigne, pour au moins voir ce que c'est, tant la somme demandé est peu importante. Ce que fait M. Bixby. Il ramène à sa femme une étole de vison; la déception et l'amertume la submergent et elle soupçonne le prêteur d'avoir substitué l'étole au manteau. Un jour, elle aperçoit la secrétaire particulière de M. Bixby avec un superbe manteau de vison sur les épaules : le sien... Encore une histoire de justice immanente, encore que morale; ici l'adultère secret est puni par l'adultère découvert. Une excellente nouvelle, le ton est juste, les dialogues vraisemblables, la chute imprévisible.

GELÉE ROYALE. Parce que leur bébé fille refuse de prendre toute espèce de nourriture, s'amaigrit et semble sur le point de rendre l'âme, Albert Taylor et sa femme commencent à la nourrir à la gelée royale, cet aliment si riche que les abeilles qui en mangent prennent jusqu'à quinze cents fois leur poids en quelques jours. Le bébé mange avec entrain, gloutonnerie même, dévore la gelée royale et se met à prendre du poids comme ce n'est pas permis. Mme Taylor suggère qu'on arrête le traitement, M. Taylor ne veut rien entendre; il ne veut pas que l'on touche à sa petite reine... La plus faible des nouvelles, l'argument ne décolle pas et la fin est prévisible dès la deuxième page.

PAUVRE GEORGE. George est un pasteur anglican encore célibataire après qui les jeunes femmes courent. Or, George a une peur bleue des femmes depuis que sa mère l'a traumatisé en lui montrant une lapine accouchant — contrairement à ce que sa mère affirmait, la lapine ne lavait pas ses nouveau-nés mais les mangeait. George vit dans la peur de la bouche des femmes. Une fois, il est attiré par une femme qui lui plaît beaucoup. Quand elle va pour l'embrasser, il panique et se retrouve mangé, avalé, dans un des replis de l'œsophage où il fait la rencontre d'autres hommes qui ont été bouffés par cette femme... Étrange nouvelle paranoïaque à la fin surréaliste. On pourrait psychanalyser l'auteur et sa peur de la femme castratrice — c'est peut-être un texte écrit justement avec cette idée derrière la tête. Dahl a fait volontairement un texte psychanalisable, selon les idées de l'époque.

UNE HISTOIRE VRAIE. Une femme accouche d'un petit bébé rachitique. Elle peur pour lui, elle a perdu ses trois autres enfants pratiquement en couches. Cette femme est terrifiée, elle implore le docteur de la rassurer sur l'état de santé de son bébé. Aucune parole ne parvient à la réconforter. Même le mari de la femme ne peut rien devant tant de désespérance. Faites qu'il vive, implore la femme — Frau Hitler. Faites qu'il vive, mon Dieu... Ça a l'intérêt d'une pochade d'adolescent et ça n'a aucun impact sur le lecteur. Heureusement, c'est tout bref.

EDWARD LE CONQUÉRANT. Louisa recueille un chat qui a tout l'air d'être la réincarnation de Franz Liszt. Edward, son mari un peu frustre, est jaloux de l'intérêt et des petits soins dont Louisa inonde le chat. Il s'en débarrasse en le brûlant, aux mépris des aspirations de sa femme... Dahl décrit encore une fois le petit monde étouffant des couples des années trente à cinquante. Les désirs de la femme sont sans cesse stigmatisés par son mari. La femme est une bête qu'il faut diriger rigidement, sans poésie, sans folie, sans affection. La nouvelle est longuette et illustre mal l'engouement de Louisa pour son chat assez spécial, mais l'atmosphère morne d'une vie soumise est montrée avec un remarquable sens du détail de la grisaille affective et intellectuelle.

COCHON. Adopté par sa grand-tante alors qu'il est âgé de quelques jours à peine, Lexington est élevé dans un strict régime végétarien dans la campagne du Vermont. Lui-même y prend tellement goût qu'il devient un véritable artiste de la recette sans viande. Quand sa grand-tante meurt, il doit aller à New York régler les affaires du testament. Là, pris d'une fringale, il entre dans un restaurant minable. On lui sert du porc au chou. Lexington est pris de frissons jubilatoires, jamais il n'a mangé une aussi bonne chose. Il demande la recette au chef, qui, devant son air de plouc, lui dit en manière de plaisanterie qu'il s'agit de viande humaine que chacun peut se procurer aux grands abattoirs de la ville. Lexington y court. Il est séduit par les méthodes d'abattage du porc. Puis soudain une chaîne s'enroule autour de sa cheville et Lexington entre dans la grande chaîne alimentaire... Curieuse histoire qui part dans toutes sortes de direction. D'abord l'histoire de la mort des parents de Lexington, celle du végétarisme de la grand-tante et des talents culinaires du garçon, ensuite l'épopée du plouc à New York et enfin la visite aux abattoirs et la fin ironique. Pourtant c'est tout bon, délectable et raffiné. Miam miam, j'ai beaucoup aimé cette histoire.

LE CHAMPION DU MONDE. Gordon et Claude vont braconner le faisan chez Victor Hazel, suffisant petit propriétaire amateur de chasse à courre. Ils emploient une méthode inédite : grâce aux somnifères de Gordon, ils endorment à peu près deux cents faisans qu'ils enfournent dans de gros sacs et ramènent au village au mépris de la vigilance des gardes-chasses. Ils font cadeau d'un lot de soixante-dix têtes à Bessie Organ, la femme de l'épicier. Bessie en remplit son carrosse d'enfant, sous son bébé. Au milieu de la place du village, les faisans commencent à sortir de leur sommeil puis du landau et bientôt la place est remplie de faisans à demi éveillés qui trébuchent sur les pavés et tentent maladroitement de prendre leur envol, Bessie presse son bébé contre son sein en essayant de le protéger des faisans. Gordon et Claude ferment leur station-service et quittent le village... Une longue histoire qui prend tout son temps pour arriver à sa fin : encore une fois, un arnaqueur est arnaqué.

Le ton des nouvelles est plaisant, débonnaire, amusé. On lit avec un plaisir souvent très grand, on est souvent débalancé par la fin, puis au bout du compte, on se prend à aimer la manière louvoyante de raconter, les atmosphères finement décrites, les dialogues toujours précis et savoureux (comparables à ceux de René Fallet). C'est, en fait, très aristocratique. Un beau dimanche et Cochon dominent le recueil. Pas loin derrière, il y a Madame Bixby et le manteau du colonel, La logeuse, Tous les chemins mènent au ciel et Edward le conquérant. Un excellent rapport qualité-prix.



Kiss Kiss
Roald Dahl
1991, Folio
édition française originale 1962
titre original inconnu
304 pages
lecture : janvier 95