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dimanche 12 septembre 2010

Flaubert's Parrot - Julian Barnes

Quels sont les rapports de la littérature à la réalité ? Un livre est-il supérieur à la vraie vie ? Un peu, car un livre offre des explications essentielles qui permettent de comprendre le sens des choses. Au bout du compte, une fiction montre ceci : le personnage pose une action et en voici les raisons. La vie dit ceci : le personnage pose une action. La fiction est donc la vie tronquée, segmentée, arrangée, mais expliquée afin de produire un sens immédiat et « rassurant ». La vie demande un effort de raisonnement supplémentaire à partir d'éléments disparates et sans continuité.

Geoffrey Brathwaite est fasciné par la vie de Flaubert et les rapports de celle-ci à la fiction. Ses recherches l'ont mis sur la trace de deux perroquets empaillés dont l'un aurait servi de modèle au perroquet de Félicité dans Un cœur simple. Il apporte à la résolution de ce problème la même ferveur et la même énergie que GF à sa fiction. Cette fascination procède d'un entêtement similaire, d'une volonté de se perdre à peu près totale. Brathwaite élucidera quelques petits mystères, ouvrira des sentiers à la réflexion avec toujours la dualité réalité/littérature en toile de fond.

Après avoir longtemps tourné autour du pot, Brathwaite finira par avouer le mobile du livre. Ellen, sa femme, suicidée, mise sur appareil, puis débranchée par lui-même. Ellen, morte. L'a-t-il aimé vraiment, l'aimait-elle en retour ? Ellen avait une vie secrète intense et active, elle avait des amants. C'est cette vie secrète que Brathwaite ne veut pas explorer et qu'il sublime dans la mise à nue de la vie souterraine de Flaubert (où il s'attache à ses relations amoureuses avec Louise Colet, sa jeune bonne Anglaise Juliet Herbert et aux relations plus charnelles qu'il entretenait avec des prostituées et la danseuse Kuchuk Hanem).

La littérature sert aussi à masquer le réel, à l'amadouer, à le rendre moins douloureux. La littérature est une drogue anesthésiante qui sécrète ses propres endorphines. Ici, le narrateur Brathwaite glose à perdre haleine sur les subtilités de la vie de Gustave Flaubert, pour éviter de parler de sa propre vie (qui devrait être le centre du roman) et de la mort de sa femme.

Cet aveu fait, Brathwaite reprendra sa quête du vrai perroquet d'Un cœur simple. La réponse ne sera pas claire. Des éléments ont disparus. Le passé est à jamais obscurci par la dégradation des choses qui ne résistent pas au temps.

Voilà un livre absolument brillant. Et érudit en diable... Mais les informations contenues sont-elles véridiques ou servent-elles à entretenir la fiction de Barnes ? On ne le sait pas, encore que l'on peut imaginer qu'elles le sont — au moins en partie; sinon l'ouvrage se ferait ramasser par le dernier des flaubertiens. Il subsiste donc une ambiguïté tout du long de ce petit roman : qu'est-ce qui est vrai, qu'est-ce qui relève du mensonge ? Et les citations (sans jamais donner la référence) de Flaubert, Louise Colet, Louis Brouilhet et Maxime Du Camp, sont-elles — elles aussi — vraies ou fausses, truquées, piégées et arrangées par l'auteur pour satisfaire son propos ?

Le livre est pétillant, plein de trouvailles, avec un Dictionnaire des idées acceptées (sur le modèle du Diictionnaire des idées reçues du grand – et gros – Gustave) et un test final avec questions à développement. Ça part dans à peu près toutes les directions, ce sont des feux d'artifice purement intellectuels où les interrogations se suivent et les digressions idem, tout ça un peu coq-à-l'âne, mais pas brouillon. Reste que Barnes, en capitaine averti, garde toujours le cap et nous amène à bon port après une belle promenade. (On appréciera la qualité et la cohérence de cette métaphore maritime, merci.)

Flaubert's Parrot
Julian Barnes 
1985, Picador
édition originale 1984
190 pages
lecture : mars 93

mardi 20 avril 2010

Patience et Firlipon - Jacques Benoît

Patience Blondin quitte sa famille pour venir habiter dans la grande ville, chez la logeuse Mme Tremblée. Là, elle fait la rencontre de Firlipon Roger, fonctionnaire à l'appétit sexuel colossal. Elle en tombe amoureuse.

Firlipon Roger est une force de la nature. En fait, c'est le symbole de la Nature tumultueuse, irrépressible, la force du désir brut, l'illustration des forces pélagiques qui habitent et agitent l'homme : il est le feu ardent du sexe, il vole dans les airs, boit comme un trou, se terre et disparaît dans la ville. Les autres logeurs de Mme Tremblée le redoutent : ce sont des âmes soumises, des êtres mous abandonnés, des êtres peureux, qui baissent la tête, plient l'échine, marchent lentement sans faire de bruit.

Patience est désirée par tous les hommes de la pension. Mais elle n'en a que pour Firlipon Roger, elle est séduite par son apparence d'ours, par ses manières pas toujours délicates, elle veut se donner à lui très délibérément parce que, inscrit-elle dans son journal, « il a une grosse verge ». La première nuit, ils font l'amour. Cet acte bouleverse la microsociété de la logeuse Tremblée. À tel point que Firlipon Roger s'enfuit en volant une fusée à un policier et qu'il perd de vues tous ses poursuivants pendant plusieurs jours. Mme Tremblée elle-même se remet très mal de ce coït entre Firlipon et Patience car elle a l'œil sur Firlipon depuis longtemps (comme elle est âgée de près de soixante-dix ans, les chances qu'il vienne tremper son biscuit chez elle sont nulles — mais elle en garde une envie jalouse). Elle subit une crise catatonique qui la met sur le carreau pendant toute l'absence de Firlipon. Les autres logeurs sont si furieux de la perte de leur logeuse et du bouleversement de leurs vies qu'ils veulent faire un mauvais partie à Patience qu'ils prennent pour une vampire. Sur ces entrefaites revient Firlipon qui remet les choses à leur place en intimidant tout le monde jusqu'à la soumission. Firlipon et Patience vivront plus ou moins discrètement leur amour dans leur chambre jusqu'à l'annonce de la célébration de leur mariage.

Ce mariage donne lieu à une belle fête où toute la pension est invitée, et quelques musiciens par-dessus le marché. Ça boit solide. Firlipon ne peut résister à sa libido et il entraîne deux des locataires de Mme Tremblée dans la cuisine où il entreprend de leur faire brutalement l'amour pendant que Patience s'endort sur sa chaise dans le salon.

Firlipon revient prendre Patience dans ses bras et monte avec elle à l'étage. Là, il s'endort dans ses bras. Firlipon fait un rêve : une femme qu'il ne connaît pas, très belle, lui tend les bras en écartant les cuisses. Il lui fait l'amour. Il éjacule et un enfant sort immédiatement du ventre de la femme. Ils refont immédiatement l'amour et un autre enfant sort. Et ainsi de suite. Le roman s'achève sur ce rêve.

Ce roman est curieux. Il y a un épisode sf en plein milieu qui fait presque le tiers du livre. Cet épisode est inattendu et très peu justifiable puisqu'on ne reviendra jamais sur l'aspect futuriste de la société. Cette sf fait très Flash Gordon avec sacs à dos-fusée et très Big Brother avec appareils de communication, etc. Une sf datée qui donne une connotation vieillotte au roman.

C'est un roman des forces vitales. Du désir en tant que perturbation, révolution. Ce n'est pas un amour romantique, c'est la grande attraction physique, la poussée des hormones et tout ce qui s'ensuit.

L'articulation de cette fable est plutôt obscure : les éléments mythiques sont facilement discernables (la grosse verge, la constante poussée libidineuse, la société secrète, réprobatrice et hypocrite, les enfants qui naissent subitement après chaque coït), mais je comprends mal comment tirer un sens supérieur (c-à-d plus grand) de cet amalgame.

Patience et Firlipon
Jacques Benoît
Éditions du Jour, 1970
183 pages
lecture : novembre 92

Jos Carbone - Jacques Benoît

Jos Carbone vit dans une cabane dans le bois avec sa blonde, Myrtie. Ils vivent en reclus et ne fréquentent qu'un couple d'amis, Pique et Germaine qui vivent dans un souterrain près d'une clairière.

Un jour, Myrtie croit remarquer qu'un homme l'observe par une des fenêtres de la cabane. Tous les quatre montent la garde afin de donner la chasse à cet intrus et lui tendre un piège : Myrtie, la belle blonde sert d'appât car on suppose avec justesse que l'homme cherche une femme. Myrtie s'offre donc, tandis que Pique et Jos montent la garde à proximité. L'homme, dont le prénom est Pierrot, en profite pour enlever et séduire Germaine et lui faire l'amour dans une cabane montée sur un radeau — au début, elle est réticente, mais elle cède rapidement devant les manières frustres et la vitalité animale de son ravisseur.

Puis Pierrot s'enfuit, et Germaine, subjuguée, cherche à le rejoindre car la vie avec Pique lui apparaît insatisfaisante. Une longue chasse s'ensuit où tour à tour Pique et Jos blessent Pierrot et se blessent mutuellement. Mais la chasse est futile car Pierrot leur échappe. Quand Pique, qui a sérieusement blessé Jos Carbone d'un coup de fusil à la tête, revient chez lui, c'est pour trouver Germaine et Pierrot vivant dans le souterrain. Les deux amants décident de se débarrasser de ce gêneur, l'attachent et l'enferment dans un coffre de bois. Mais Pique s'est bien défendu et Pierrot est mortellement blessé. Tentant de fuir par le souterrain, Pierrot et Germaine ne vont pas très loin : Pierrot n'arrive seulement pas à en sortir et meurt au bout de son sang. Plus tard dans la nuit, Germaine amène Jos et Myrtie sur les lieux du drame. On met Pierrot au lit, il est mort.

Quelques jours plus tard, Jos et Myrtie reviennent au souterrain. Jos est le seul à descendre. Myrtie ne peut pas soutenir l'odeur, elle choisit d'attendre Jos Carbone.

La nature est omniprésente. C'est le plus grand des personnages du roman, sans elle pas d'histoire. Les personnages ont une relation charnelle et sensuelle avec la nature; quand Jos Carbone se couche contre un arbre, il peut entendre la montée de la sève des racines vers les branches.

Benoît est romancier des forces ardentes. La nature est une puissance primordiale sous laquelle tous les dérèglements et toutes les audaces sont permis. La psychologie ici n'existe pas en tant qu'explications du comportement des individus : Jos Carbone, Pique, Germaine, Myrtie et Pierrot sont l'objet de pulsions plus ou moins frustes : recherche de solitude, satisfaction de la libido, protection du territoire — de sorte que les résultats des actions prises par les personnages déboucheront sur des évènements forts mais hautement prévisibles : viol (encore qu'il vaudrait mieux parler de ravissement puisque Germaine y cède bien volontiers), violences, chasse et meurtre.

Les hommes sont les médiateurs de la violence : ils l'administrent et la subissent. Les femmes agissent comme catalyseurs, elles sont les moteurs qui font bouger les hommes, elles sont les grandes puissances obscures qui font que nous nous agitons, que nous nous abandonnons aux plus extrêmes comportements.

Jos Carbone
Jacques Benoît
Éditions du Jour, 1967
120 pages
lecture : novembre 92

dimanche 11 avril 2010

Le second violon - Yves Beauchemin

Nicolas Rivard, chroniqueur aux affaires municipales dans un grand quotidien montréalais, jette un regard désabusé sur sa vie : sa vie professionnelle végète — en tous cas, il en est insatisfait, sa vie familiale est la vie familiale typique d'un homme de quarante-cinq ans, marié, père de trois enfants dont un adolescent. Il a l'impression de faire du surplace, d'être devenu une espèce de nullité institutionnelle. Un jour qu'il prend le métro, il fait la rencontre de la plus belle jeune fille imaginable, ça le sidère, d'autant plus que cette découverte se fait au moment où son meilleur ami — et écrivain — meurt après une longue lutte contre le cancer. Rivard prend le taureau par les cornes et accoste la belle fille. Elle accepte d'aller dîner avec lui. Elle se surnomme Moineau. Rivard en tombe

éperdument amoureux et commence à coucher avec elle, assouvissant un désir longtemps réfréné. L'oncle de Nicolas lui offre de venir travailler dans l'immobilier. Rivard, qui se cherche un peu, accepte et prend un congé sabbatique du journal. Au même moment, il lève une affaire qui risque d'avoir des conséquences considérables : le ministre Robichaud s'est sali les mains dans une affaire de corruption industrielle. Malgré son congé, Rivard continue de mener cette enquête avec l'aide de son grand ami Robert Lupien, journaliste comme lui.

La femme de Rivard apprend la liaison avec la fille et décide de demander le divorce. Elle le sacre dehors et Rivard doit refaire sa vie. Moineau l'abandonne pour un clochard après le suicide de son ex-petit ami. Rivard est de plus en plus seul. Il attrape la grippe, côté immobilier sa cote baisse auprès de son oncle car il est de moins en moins performant : la faillite de son mariage, l'abandon de sa jeune maîtresse et l'enquête lui tarabustent les nerfs.

Croyant avoir coincé le ministre, il court l'interviewer. Rivard se fait manœuvrer très habilement par Robichaud ainsi que par le premier ministre du Québec (le lecteur savourera le portrait acidulé que l’auteur fait de Robert Bourassa). Au bout du compte, l'enquête foire à demi. Un article paraît mais pas avant que les principaux intéressés n'aient réussi à désamorcer la balloune.

Mais Rivard a fait le tour du jardin. Sa réflexion est complète, il entend demeurer journaliste (mais en changeant de journal) et il entreprend, tout à fait désespéré, de reconquérir sa femme à l'occasion d'un voyage aux îles de la Madeleine arrangé pour le premier anniversaire de la mort de son ami Durivage.

Le roman se termine sur une promesse de temps meilleurs entre Rivard et sa femme, alors que le pays entre dans l'été.

La première impression qui se dégage de ce roman c'est sa longueur assez invraisemblable. Voilà un livre qui aurait gagné à être aminci d’une centaine de pages au bas mot. Le style de Beauchemin est très agréable à lire, mais on sent qu'il tire à la ligne. Ça se remarque par la redondance légère de certaines scènes, la longueur parfois traînante du quotidien, par cette impression que l'auteur, par moments, ne sait plus trop où il va ni comment faire avancer son intrigue et qu'il procède par une espèce de remplissage mou et alangui de choses quotidiennes.

Une seconde impression, c'est que le lecteur se fait flouer au bout du compte. Que raconte le roman ? Un gars a une aventure et tente de débusquer une grosse affaire politique. Son aventure lui pète à la gueule assez rapidement (au mitan de l’œuvre) et l'affaire de corruption n'a certainement pas l'impact qu'elle eût pu — finissant elle aussi en pétard mouillé. Le personnage principal boucle donc une espèce de circuit en rond, assorti d'une morale tristounette : il abandonne femme et travail avant de se rendre compte qu'il était plus confortable avec l'une et avec l'autre, auxquelles il revient en s'humiliant pour en être accepté de nouveau. Drôle de moralité dans laquelle le changement n'a pas de place, où ce qui compte c'est la pérennité du confort. Troisième impression : les dialogues sont par moments explicatifs et didactiques, redondants par rapport à l'action; en plus d'être curieusement déchirés par des ruptures de tons inacceptables de la part d'un romancier d'expérience. Et aussi, quelle idée de mettre des jurons comme « trou de lunettes » dans la bouche d'hommes mûrs exprimant leur colère. J'y vois l'influence maléfique du roman jeunesse, cet énorme corrupteur des romanciers d'ici.

Malgré cela ces considérations somme toute mineures, le roman est une lecture très agréable, mais qui laissera peu de traces tant évanescents en sont les ingrédients.

Le Second Violon
Yves Beauchemin
Québec/Amérique, 1996
556 pages
lu: avril 96

lundi 29 mars 2010

Les sporadiques aventures de Guillaume Untel - Gilles Pellerin

MIROIR, MIROIR. Arthur Imbault se réveille, mais aujourd'hui son miroir lui renvoie la réflexion d'un autre visage. Pourtant sa femme le reconnaît. Paul Huard se réveille, dans le miroir aucune image, et il ne reconnaît plus la femme avec laquelle il vit... Nouvelle tellement brève que c'est un vrai miracle qu'elle fonctionne, un malaise est créé dans le cerveau du lecteur. FUGUE À UNE VOIX. Réflexion sur la beauté fugace des femmes que l'on rencontre dans la rue... SOLO À DEUX VOIX. Un homme monte dans l'autobus, il reste une place auprès d'une femme à qui il demande si elle est son épouse. Elle lui répond que non, mais lui demande en retour s'il n'est pas son mari. Non. Il descend au Palais de Justice... Bizarre, bizarre, tout ça est tellement bref, et ça lève pourtant, la magie opère et le lecteur s'envole. CHRONIQUE MARTIALE. Un gars embarque dans un autobus, ce sont des militaires qui l'accueillent. Il s'enrôle... BLEUES. Un gars monte dans un autobus qui est un genre de lupanar parisien du XIXe siècle, avec des filles mollement étendues sur des ottomanes... L'EMBARQUEMENT POUR CYTHÈRE. Un gars monte dans un autobus qui va vers Cythère. Lui veut aller à Beauport. Sur fond entrecroisé de poème de Mallarmé, l'autobus entreprend une longue descente dans le noir... La forme utilisée par Pellerin explose en flashes éblouissants, en images fortes et prégnantes, mais c'est de la pure virtuosité qui ne nourrit pas son lecteur. CONTRETEMPS. Un gars dans un autobus se fait apostropher par le chauffeur lorsqu'il s'allume une cigarette... Je n'ai rien saisi à ce fatras simili-surréaliste. PAVANE. Un gars monte dans un autobus au son d'une musique de Fauré, il s'assoit près d'une femme qui se retourne vers lui et l'embrasse goulûment. Elle lui dit qu'elle doit s'en aller. Avant qu'il ait pu réagir, elle est descendue de l'autobus... Idée très mince, petit climat, petit fantasme, et hop c'est fini. SIX/HUIT. Un gars très obsédé par les chiffres embarque dans l'autobus, il va à Trois-Rivières, quoi d'autre... Une réussite très mineure. L'idée séduit et son traitement ne se prolonge pas outre mesure. Mais c'est si léger que ça en devient immatériel. POINT D'ORGUE. Un gars attend l'autobus depuis longtemps, si longtemps... LA MACHINATION À EXPLORER LE TEMPS. Un gars embarque dans un autobus, on lui demande quand il veut aller. Il prend peur. Il veut sortir. On lui permet de sortir au moment présent... C'est fin comme idée, du pur fantastique merveilleux urbain. CODA. Un automobiliste fait monter une belle jeune femme qui se met à lui faire de l'œil et à le harceler sexuellement. Il la fait descendre à la première occasion... Renversement des rôles de l'imagerie traditionnelle. Amusant sans plus. L'UNIVERS EN EXPANSION. Un type lit dans le journal que l'univers est en expansion, autour de lui, dans le métro bondé, personne ne sait cela... Curieuse dichotomie, mais le texte est trop court pour être complètement satisfaisant VENDREDI TREIZE. À la douane, un douanier trouve que le nom du voyageur lui dit quelque chose, serait-il parent avec le Vendredi de Robinson ? Très bof... D'ÂGE MOYEN. Un chevalier part à la rescousse de la belle princesse retenue prisonnière dans un château... Banal, direz-vous, mais c'est écrit en quasi-joual, avec des expressions québécoises contemporaines et ça m'a fait rigoler. BURLESQUE. Des cambrioleurs braquent une banque, pour se masquer, ils se sont mis un bas sur la tête. Surprise, quand l'un d'eux perd son bas, ce n'est pas un visage mais un pied qui apparaît... Intérêt zéro. L'HOMME CET INCONNU. Qui a tué Caïn Caha ? Est-ce toi le lecteur ?... Ennuyeux à l'excès. Quatre pages interminables d'interrogations existentielles sur un mode ridicule. UN HOMME AVERTI. A Saint-Tite, le cow-boy Léo Mayranda est abattu par le shérif local après que ce dernier lui ait annoncé que sa vie était en danger... Saint-Tite comme archétype de la mythologie américaine du far-west, pas fort. TROP LONGUE HISTOIRE DE LA VÉRITÉ. La vérité, c'est une page blanche sur laquelle l'auteur n'a rien écrit... Édifiant, j'imagine. LA REVUE DES TROUPES. Après la Conquête, le général fait l'inspection d'un régiment autochtone qui, à sa grande surprise, le met en joue et fait feu... Parabole, ici, le texte est parabole, mais ça n'arrange rien parce que c'est prévisible et ultra anodin. IMPRESSION, SOLEIL. Un gars très amoureux de sa blonde voit un baiser qu'ils se sont échangé imprimés à des milliers d'exemplaires sur des posters, des cartes ou des t-shirts... Variation sur l'après du baiser de Robert Doisneau. Pas fort, avec, de surcroît, tentative d'écriture poétique. QUELQUE PART CHAQUE NUIT. Une femme marche rapidement dans la nuit inquiétante. Un automobiliste la poursuit. Elle sera agressée sur le pas de sa maison alors que son chum n'entend pas ses cris, les écouteurs sur les oreilles, Pink Floyd à plein régime... Bon texte, froid et violemment sournois. SANGUINE. Un peintre séduit une jeune femme et l'amène poser nue à son atelier. Là, il l'attache et commence à la mutiler. L'art, c'est l'art... Longue nouvelle intéressante sur le dérapage et les excès du discours artistique. SALOMÉ. Vilandrin qui se prend pour Gustave Moreau — il est peintre aussi — tombe amoureux d'une strip-teaseuse prénommée Salomé. Pendant qu'il repeint son cabaret, il l'envoie faire la tournée des bars. La popularité de Salomé grimpe en flèche, tous les hommes en sont fous. Vilandrin ne peut résister à cette jalousie qui le tenaille et Salomé le quitte. Beaucoup plus tard, il la revoit, Salomé ne le reconnaît pas... L'histoire assez prévisible d'une passion à laquelle l'être aimée ne répond pas. C'est écrit très précieusement avec un vocabulaire riche et décadent, mais ça ne rend pas le texte plus intéressant. CE SOIR À L'OPÉRA. Jean Delaware va voir l'opéra Salomé. A peine a-t-il mis le pied dans le vestibule qu'on le prend par le bras pour l'entraîner dans les coulisses, on le jette sur scène. Une scène urbaine, violente, la pluie bat les pavés, il se fait frapper par une grosse auto et meurt au bout de son sang tandis que la foule qui assiste à l'opéra crie son indignation devant une interprétation aussi moderne et grotesque de l'opéra de Strauss... Encore une variante sur l'art et la réalité. Surchargée la nouvelle, l'auteur ne maîtrise pas totalement les raccords entre les scènes. Pourtant, malgré un peu de ratage, la nouvelle plaît par sa violence et sa relative nouveauté. MINIATURE. À la retraite, Régis Heroy entreprend de faire une miniature de l'église plusieurs fois centenaires de Sainte-Foy. Il y met toute son énergie, c'est un travail qui demande une patience infinie d'autant plus que personne ne doit savoir ce sur quoi il travaille. C'est un secret, c'est une surprise. Mais Régis est patient et entêté. Un soir, alors qu'il œuvre sur sa maquette, son œil est attiré par une violente lueur rouge. Il sort. C'est l'église qui brûle — envolé son projet — auquel il met le feu lui-même... Une vraie belle nouvelle, et longue, sur une passion tranquille, irrésistible, et la brutale fin sur laquelle elle bute. Parabole de nos vies. L'HOMME QUI VOULAIT VIEILLIR. Lionel Bellemare va prendre sa retraite. Toute sa vie il a travaillé sur les presses à papier, un métier dur, exigeant, pour lequel il n'a jamais eu de reconnaissance. Mais là, il va avoir soixante-cinq ans, fini le travail, à lui la vie calme, sans stress, auprès de sa femme qu'il aime encore. Il se remémore la longue vie difficile qu'il a eu, l'absence de travail, les mauvais salaires, la peur des machines et des accidents. Mais là, mais là, il projette même un voyage en Europe. Trois mois après sa mise à la retraite, Lionel Bellemare meurt, foudroyé d'un arrêt cardiaque... Encore une fois, une excellente nouvelle, une des plus longues, dans un style réaliste où Pellerin parvient à nous faire partager la crainte et la fatigue du personnage principal. Avec une fin malheureuse et tragique.

Quand Pellerin est bon, on regrette généralement la brièveté de ses textes, quand il est plate, insignifiant, on loue cette même brièveté. C'est une leçon de relativité.

Le recueil est nettement divisé en deux parties : les textes les plus courts au début, ce sont des nouvelles plus absurdes centrées sur un détail, une remarque, un regard. La deuxième partie est constituée de textes plus étoffés dans lesquels les personnages deviennent, des êtres à part entière, confrontés parfois à des situations plus proches de la réalité. Moi, j'ai apprécié cette partie-là, malgré quelques réussites manifestes disséminées dans les courts textes.

Pellerin possède une voix très spéciale, que l'on entend déjà dans ce premier recueil publié. Depuis il est devenu l'artisan-spécialiste de la nouvelle au Québec, avec à son actif la fondation de la maison d'édition L'Instant même qui a beaucoup fait pour la promotion de ce format littéraire. Il y a des ratages, fallait y compter dans un premier recueil dominé par l'éclectisme des genres, il y a des hommages que l'auteur rend à des auteurs ou des genres, etc., toutes sortes d'artifices qui autant masquent l'originalité de l'auteur qu'ils dévoilent ses préoccupations, ses amours et ses fidélités.

Les sporadiques aventures de Guillaume Untel
Gilles Pellerin
Asticou, 1982
172 pages
lecture : janvier 95

jeudi 18 mars 2010

Soigne ta chute - Flora Balzano

De nos jours, on appelle roman à peu près n'importe quoi, tout comme en musique on reclasse dans le nouvel âge ce qui échappe un peu aux définitions préétablies. Nous sommes ici en présence d'un curieux petit ouvrage — et le problème qui se pose en est un de définition : est-ce un roman ? Sinon, qu'est-ce donc ? Et, est-ce que ça a de l'importance ?

Ce petit livre raconte l'histoire de jeunes femmes. Le prologue appartient à une adolescente pas mal baveuse, qui houspille sa mère qui ne l'aime pas, dit-elle, et l'empêche de vivre. La complainte typique de l’ado, la fatigue de la mère, etc., une tranche de vie toute bête et simple, peut-être le meilleur moment de lecture.

La partie qui suit raconte les aléas de la vie d'une femme mère de jeunes filles, une néo-­Québécoise qui a du mal à se faire accepter par la communauté francophone et qui mesure la distance qui la sépare des Québécois pure-laine à l'accent dont elle ne peut se départir même après vingt-cinq ans d'immersion totale (tout comme l’auteure). C'est l'immigrante toujours immigrante, toujours différente, incapable de s'acculturer complètement malgré sa bonne volonté. C'est l'actrice qui ne se fait offrir que des rôles muets, parce que les producteurs redoutent son accent.

La deuxième partie est celle d'une femme un peu névropathe qui s'imagine des choses, consulte son psy, vit toute croche et broie allègrement du noir. C'est une junkie qui se réhabilite, puis rechute. Ses souvenirs sont trop pesants pour elle, elle s'enfonce. Son enfance difficile remonte à la surface: « On a tous un ennemi, des fois, on en a un bien à soi, c'est le chef de famille. » Cette partie est vraiment noire.

L'épilogue, c'est une jeune femme qui prend un cours de poterie. À cause de la terre dont elle se languit. Une jolie partie nostalgique, un peu crève-coeur sans qu'on sache trop bien pourquoi, sans doute à cause de la résignation très douce du personnage, de ses pensées orientées brusquement vers la mort.

Finalement, Flora Balzano a écrit un ouvrage remarquable par le poids et la pertinence des observations, et par la justesse du ton qui est caustique et amusant. C'est frais, c'est amer; c'est faussement détaché.

Soigne ta chute
Flora Balzano
1992, XYZ
120 pages
lecture : février 93

samedi 13 mars 2010

Traveller - Richard Adams

Traveller fut le cheval de guerre de Robert E. Lee. Le cheval le plus célèbre de la guerre de Sécession (en raison, entre autres, de la sanctification de Lee). Sa bravoure était incontestable, son intelligence idem; c'était, de tous les chevaux de guerre du général Lee (Ajax, Lucy Long, Richmond — qui mourra de coliques, Brown-Roan — qui sera atteint de cécité d'origine probablement nerveuse), son préféré, celui qu'il utilisait dans toutes les occasions, les pires surtout tant était grand son calme.

Traveller raconte ici une étrange odyssée dans le mystérieux territoire des hommes appelé la Guerre. Ça commence dans une petite ferme de Virginie, où Traveller fait ses premiers pas en compagnie d'un autre jeune poulin. Traveller a cinq ans quand il est appelé sous les drapeaux. Il servira d'abord sous un major, puis sera assez rapidement cédé, en 1862, aux quartiers de Lee qui l'avait remarqué. Dès lors, c'est le début d'une fantastique histoire de confiance et d'amitié.

À travers Traveller, on sent la dureté de cette guerre, mais on sent et on comprend un peu l'incroyable dévotion que le trouffion sudiste portait à son général. Traveller est le porte-parole de cet amour, de cette confiance aveugle gagnée par l'incroyable courage personnel de Marse Robert. Lee symbolisait l'idéal sudiste.

Une guerre se voit soit par le gros bout de la lorgnette, elle consiste alors en une histoire chronologique et événementielle de la stratégie et des grands mouvements; soit par le petit bout. Dans ce dernier cas, ce sont les mémoires du simple soldat, ignorant des enjeux politiques des campagnes militaires et peu au courant des nécessités stratégiques des actions qu'il subit. Ces mémoires-là sont forcément innocentes; ici, les mémoires de Traveller sont doublement innocentes. Parce que Traveller n'a aucune manière de rationaliser les actions dont il fait partie. Il a peur, il ne comprend rien à ce qui se passe, ne comprend rien des motivations qui font que des hommes en tuent d'autres et des chevaux par-dessus le marché.

Cette double innocence donne un ton très émouvant à ce livre, et cette émotion forte et particulière lui donne son importance. J'ai braillé comme un veau à au moins trois reprises devant la naïveté tragique de Traveller, tout spécialement quand il retrouve en pleine bataille son vieux chum Ruffian, agonisant dans un fossé, laissé pour mort par son équipage. Il y a une entre eux une résignation absolument terrible. Horses are forever saying goodbyes, reprend Traveller en leitmotiv à travers le livre. (Le pire, c'est que moi qui me suis mis à brailler devant la triste tragédie de ces deux amis se disant un au revoir définitif, le pire, c'est que dix pages auparavant dans un flash-forward, Traveller racontait avec quel plaisir il avait revu l'après-midi même Ruffian en bonne forme, après la guerre!!!, ah l'omnipotence de la littérature).

Le livre regorge de beaux moments : certains tristes (l'épisode Ruffian, Richmond pris de coliques, Brown-Roan devenant aveugle à cause du stress de la bataille, Lee priant au pied de son lit, la nostalgie d'un paradis entrevu — celui de la Guerre (faut lire pour comprendre la méprise de Traveller, l'amour qu'ont ces hommes pour les chevaux), d'autres drôles (la capitulation des Sudistes à Appomatox que Traveller confond de manière amusante avec la reddition des Blue men, l'attitude de Traveller face aux humains...) La psychologie équine est absolument crédible (c'est la grande réussite de ce portrait) : de grandes bêtes optimistes, amicales, ayant une vie sociale et affective importante, peureuses aussi mais d'un courage sans partage lorsqu'elles ont confiance dans leurs « maîtres N.

En somme, un livre extrêmement touchant et émouvant. Qui provoque rires et larmes.

Un seul bémol. Ce livre, écrit dans un idiome sudiste ardu à déchiffrer au début (mais qui devient drôle et familier, en autre parce que c'est un cheval qui parle à un chat), intéressera difficilement un lecteur peu familier avec les campagnes de l'armée de la Virginie du nord. Traveller est incapable de nommer les champs de bataille, cela va de soi; encore que Richard Adams laisse suffisamment d'indices pour qu'un lecteur attentif et connaisseur puisse ne pas s'y perdre.

Traveller
Richard Adams
1989, Dell
édition originale 1988
355 pages
avec remerciements et préface de Lucy Rees
lecture : novembre 93