ATTENTION SPOILERS PARTOUT

lundi 28 février 2011

La nuit des homards-garous - Philippe Chauveau

À son corps défendant, Philomène part en vacances à Gaspé avec son père. Faire du camping ne l'enchante pas le moins du monde ; c'est une journaliste, elle, une petite fille qui a les deux pieds bien ancrés dans la réalité, pas dans la brumasse nostalgique du retour au passé de papa. À peine arrivés, ils vont souper au restaurant. Le père commande du homard. Philomène est révulsée par la brutalité de la mise à mort de cette créature, elle compatit totalement avec la douleur des homards plongés dans l'eau bouillante, à un point tel que ce soir-là elle préfère se priver de nourriture. La nuit, elle fait un cauchemar complètement totalement absolument terrifiant et dérangeant.

Elle est sur un tout petit rafiot au milieu d'une mer infinie. Devant elle surgit un gigantesque homard bleu, haut comme une maison de cinq étages, qui la supplie de venir le délivrer de sa prison sous le rocher Percé, où il sera mis à mort lors d'une cérémonie orgiaque et initiatique. Philomène est incrédule. Le homard insiste. Elle cède, quitte la tente et son père et se précipite dans une caverne sous le rocher. Elle croit toujours rêver, mais autant aller au bout son rêve. Dans la caverne des hommes prennent des déguisements de homards et mettent à bouillir l'eau d'une gigantesque marmite. Ce sont les homards-garous du titre. Ils vont faire cuire le grand homard bleu. Philomène parvient à détourner leur attention et permet au homard de se libérer. En catastrophe, ils quittent la caverne, les homards-garous à leurs trousses. Philomène se retrouve dans un tout petit rafiot qui tangue sur les eaux du golfe tandis que les homards-garous en colère lui filent le train en embarcation à moteur. Pas pour longtemps. Une à une, les embarcations sont renversées et leurs occupants précipités à l'eau; ce sont les homards, petits et grands, qui prennent leur revanche sur les homards-garous. Philomène se retrouve à terre, dans la tente où elle s'endort du sommeil du juste.

Quand elle se réveille, elle a une conversation de réconciliation avec son père. Lui ne cherchera pas à revivre à travers elle ses rêves de jeunesse, elle, elle acceptera mieux ses petites manies agaçantes de père.

A-t-elle rêvé ou était-ce la réalité ? Philomène dans son rêve perdait ses lacets de soulier. Quand elle se réveille, ils ont disparu...

On a beau dire que c'est de la littérature de jeunesse, que nos attentes sont moins grandes, on reste quand même surpris du peu d'envol que ça prend. Le comique se base sur des oppositions entre la réalité et le rêve, entre le père ô combien chéri mais agaçant sans bon sens (on nage dans le bon sentiment, qui nous capelle que la littérature pour jeunes est une littérature édifiante), sur des associations farfelues (quand Philomène a peur, ce sont ses lacets de soulier qui tremblent), sur les rêves de grandeur ou de maturité (en somme, sur la mythomanie) de Philomène qui sont constamment confrontés à la dure réalité de sa vie de fillette (on imagine qu'elle a entre sept et onze ans)... Bon, bon, bon.

Après un début assez rapide, et même syncopé (l'histoire est présentée sous la forme d'un flash-back — un flash-back qui ne trouve pas sa résolution à la fin avec une absence de retour au temps normalisé), la fiction piétine sérieusement quand la jeune héroïne passe son temps à douter d'elle-même et de la réalité. Ce doute à ressort permet à l'auteur d'étirer son livre de vingt grosses pages, c'est toujours ça de gagné, j'imagine. L'auteur se fait un petit solo de flûte, pas très réussi à part ça. Le texte devient vasouilleux lors de la libération du homard bleu par Philomène, l'auteur perd la maîtrise de l'action; on s'embourbe, ça bouge beaucoup mais ça n'avance pas d'un poil.

Je retiens surtout ça. L'impression que l'auteur a indûment étiré un sujet qui méritait un traitement plus serré que ça

La Nuit des homards-garous
Philippe Chauveau
Boréal junior, 1993
116 pages
lu: novembre 95

Histoires de bouches - Noëlle Chatelet


LA BLANQUETTE DE L'ANCIENNE. Une vieille dame qui habite encore chez sa fille rate sa traditionnelle blanquette de veau hebdomadaire et, prise de remords, se jette en bas de la fenêtre de l’étage.

LE SOUS-MARIN GRIS. Dans un pensionnat, Raoul vole des miettes de pain qu'il dispose dans son lit pour les manger la nuit en jouant. au sous-marin et à l'aviso.

GÂTEAU DE SABLE. Pour ne pas avoir à séparer un tout petit gâteau au miel qu'ils ont reçu, des prisonniers de guerre en 1942 l'offre tout, entier à l’un de leurs camarades qui le mange sans y porter attention, retenu par un livre.

LA VIE À L'ENVERS. Dans un hôpital, une jeune malade raconte comment sa compagne de.chambre ingurgite de la nourriture par l'anus et rejette des matières fécales par la bouche.

L’INCONVENANCE. Béatrice mène une guerre larvée contre son grand-père qui lui reproche rituellement de ne pas manger tout, son plat, mais quand elle se rebelle, il meurt.

SÉCHERESSE. Une mouche bleue regarde une guêpe se délecter d'un papillon blanc pris dans un piège.

LAFEMME-PAPYRUS- Une journée dans l'enfer quotidien d'une anorexique partagée entre une société obsédée par la nourriture et son propre dégoût.

LE SALON DE THÉ. Sur une terrasse de restaurant, les clients sont au comble du bonheur; ils mangent bien, il y a un orchestre de musique baroque et la bonne odeur du chocolat embaume l'air, Puis arrive un scooter avec son bruit infernal et ses odeurs de pétrole.

EN ATTENDANT SIMONE. Un homme, dont la femme vient de mourir, continue de répéter chacun des gestes du quotidien, notamment dresser la table pour deux, jusqu'à ce qu'on le retrouve mort à la même table, comme au milieu d'une conversation.

IRÈNE AU PAYS DES LÉGUMINEUSES. Une fève germe dans la narine d'une fillette.

TROC, Un Français en Bolivie offre à deux marins un énorme diamant contre un camembert, la nostalgie étant trop forte pour lui.

LA BOUCHE D'OMBRE. Une alcoolique est admise en thérapie où elle va de rechute en rechute jusqu'au moment où son médecin découvre qu'elle est l'assassin de son mari.

PIQUE-NIQUE. Durant la guerre de 40, une usine déménage ses pénates; employeur et employés se suivent en autos. Au dîner on fait un pique-nique. L'employeur mange un repas froid en compagnie de sa secrétaire et de son directeur, tandis qu’un modeste employé fait un repas chaud, gaillard au milieu de sa famille.

LES NOCES DE NEIGE. Un couple en voyage de noces se retrouve pris sous une avalanche. L'homme est mort mais la femme survit en trouvant dans les poches de son mari un quignon de pain trempé de sang.

MOUETTE À LA NORMANDE. Une mouette traverse une rue à pied car elle tire de peine et de misère un morceau de viande impossible à transporter autrement. Un automobiliste arrête et place le morceau de viande sur le trottoir pour préserver la vie de la mouette.

LA BELLE ET LA BÊTE. Une fille de vingt ans, boulimique et obèse, prend conscience des raisons profondes de sa dépendance à la nourriture. Pour elle, il s'agit d'une nouvelle naissance.

YENA. Un jeune bébé que sa mère vient d'arrêter d'allaiter va retrouver la chienne de la famille pour lui sucer un tétin.

LA MÈRE NOURRICIÈRE. Dans une prison de l'Inquisition, des prisonniers affamés se font une fête quand l'un d'eux reçoit un petit paquet de farine de seigle. Ils font une polenta qu'ils partagent religieusement. Un peu après, une lettre arrive pour le prisonnier l'avertissant que les cendres de sa grand-mère lui ont été expédiées quelques jours auparavant.. Jamais une mère ne méritât autant. le superlatif de nourricière.

Ce qu'on s'ennuie dans cette prose élégante, bien calibrée, riche, etc., etc. Ça s'inscrit dans le prolongement de la Nouvelle Vague, je crois, même si ça date du milieu des années quatre-vingts; en effet, le regard est, identique, c'est froid, lointain, immensément détaché, les sujets sont. banaux, les intrigues minimales; c'est l'atmosphère qui compte, elle qui est composée de détails coupés au scalpel. Il n'y a pas d'excès, pas de folie sinon un peu abstraite...

La meilleure nouvelle est PIQUE-NIQUE, dont les personnages ont une vraie épaisseur et qui raconte une histoire assez banale mais touchante. Le SALON DE THÉ est une amusante métaphore sur la place que fait la société moderne à la beauté et à la quiétude. Et LA VIE À L'ENVERS repose sur une idée secouante

Histoires de bouches
Noëlle Châtelet
Folio, 1987
186 pages
lecture : mai 94

Les Avions de la seconde guerre mondiale - Christopher Chant

Beau livre indispensable qui répertorie nombre des appareils mis en production au cours de la seconde guerre mondiale. Le livre est divisé en sept sections nationales Allemagne (12 appareils), Italie (3), Japon (10), Grande-Bretagne (13), France (2),

Un répertoire très sélectif, mais extrêmement riche en données techniques sur l'armement et les caractéristiques de vol (vitesse, plafond, autonomie, moteurs, poids). Le choix des appareils est impeccable, il n'y manque au fond que la production des petits pays (Pologne, Tchécoslovaquie) et les petites productions d'appareils moins connus. L'inclusion de l'Union soviétique et du Japon est importante.

La plupart des appareils bénéficie d'une double page, à l'exception de trois modèles (Me 109, Hurricane et Spitfire) qui tirent sur quatre pages, dont trois iconographiques. Des photos accompagnent un texte pertinent et informatif. Les appareils sont représentés en vue de côté, de face et de dos, ce qui est essentiel pour le lecteur constructeur de maquettes. Les couleurs sont toutes référencées — bravo !

En somme, un des meilleurs ouvrages de ce style. Extrêmement bien fait, vivant, précis, en un mot : indispensable.

Les Avions de la seconde guerre mondiale
(Aircrafts of World War II)
Christopher Chant
Atlas, 1975
143 pages
avec photos & dessins
lu: juin 96

Le Jour-de-Trop - Joël Champetier

Après des mois d'attente et de paperasse, Mircaï reçoit enfin l'autorisation d'émigrer de la campagne à la capitale, Cusagnas. Il fait ses adieux à son père, sa mère et sa sœur; il quitte pour de bon (pense-t-il) sa triste et monotone existence de paysan.

Mais son arrivée à Cusagnas se fait le Jour-de-trop. L'année sur Milanéra (la planète) se divise en 20 mois égaux de 20 jours, c'est l'année carrée; mais l'année planétaire, elle, compte 401 jours, la journée supplémentaire, hors-cadre, c'est le Jour-de-trop.

Le Jour-de-trop, c'est l'équivalent du jour des fous de l'Angleterre, ici, toutes les violences sont actualisées, tous les règlements de compte sont permis. Dans cette société qui tente d'être suprêmement organisée, le Jour-de-trop n'est pas un jour différent, c'est un jour qui n'existe tout simplement pas. Cette occultation d'un problème éclaire singulièrement bien la société milanériste (joli nom de planète soit dit en passant, aux implications simples et tentaculaires; encore que, dans ce roman, Champetier ne tienne pas la grande forme en ce qui a trait aux noms — de manière générale, ils sonnent faux et empruntés).

Donc Mircaï débarque dans la capitale, en pleine cacophonie sociale. On se bat, on se tue; il est lui-même victime d'une tentative de meurtre. Un revendeur d'armes le prend sous sa protection en échange du transport d'une de ses valises. Mircaï participe donc à une foire où des revendeurs d'armes et de drogues vendent leur matériel sur une grand-place. Une femme propose à Mircaï un marché, contre mille étalons, il doit venir féconder une Songeuse. Mircaï vit donc sa première relation sexuelle (légèrement tordue puisqu'il couche avec une femme-qui-dort, ce qui est la condition de la survie des femmes sur Milanéra — la colonisation de la planète a échoué en raison d'un symbiote qui a attaqué les organismes humains et s'y loge désormais, la seule manière d'y résister, pour les femmes, c'est d'avoir une vie semi-végétative, dormir onze mois sur douze afin d'espérer vivre une vie d'une longueur raisonnable; elles ne se réveillent pratiquement que pour accoucher, car, par-dessus le marché, il y a un problème de stérilité massive).

Son initiation à la vie urbaine ne s'arrête pas là. Une explosion balaie la fête foraine. Mircaï se retrouve seul à errer dans la ville, ses dix pièces de cent étalons dans les poches. Accosté par trois fillettes, il se rallie à elles pour passer la nuit. Il fait l'amour avec la plus âgée, Nadeline, pour se rendre compte qu'elles ne sont pas des fillettes mais des femmes d'âge mûr qui ont décidé de ne pas subir la dictature du sommeil; elles ont choisis de rester éveillées, quitte à ce que leur vie en soit drastiquement réduite. Après une nuit de lucre et de fornication, elles laissent, après l'avoir dérobé de ses papiers d'émigration et de son argent, Mircaï seul pour se débrouiller dans la ville redevenue elle-même : sage et sévère. Mircaï n'ira pas bien loin, il est immédiatement pris par la police et embarqué sur un train en partance pour la campagne dont il venait. Sans papiers, impossible de rester à Cusagnas.

Une bonne petit histoire, écrite sans effet par Champetier, peut-être même l'a-t-il écrite de la main gauche car on sent une baisse d'intensité par moment. La fin n'apporte pas toutes les résolutions souhaitées : il faut, je crois, voir ce livre comme un chapitre de roman. La fin abrupte crée de nouvelles tensions (qui sont ces trois femmes ? Leur révolte va-t-elle aboutir ? Cette révolte est-elle un pétard mouillé ou une vague de fond en formation ? Comment ce contact avec la ville a-t-il modifié les perceptions de Mircaï ? etc.) et ne résout pas celles qui s'étaient cristallisées dans la fiction.

Un peu de précipitation de la part de l'auteur, un manque de fini qui agace un brin. Un livre noir où ce qui n'est pas apparent est le plus important et, au bout du compte, le vrai révélateur d'une société.

Une réussite incomplète.

Le Jour-de-trop
Joël Champetier
Paulines Jeunesse-Pop, 1993
107 pages
lecture : septembre 93

La mémoire du lac - Joël Champetier

Daniel Verrier, pompier volontaire à Ville-Marie dans le Témiscamingue, est gravement blessé en devoir quand, dans une chute, un pieu de métal lui pénètre le crâne. Les dommages subis ne sont pas très graves, il a été extraordinairement chanceux, mais il en résulte des pertes de mémoires qu'il tait à son médecin, ainsi qu'à sa femme.

Quelques années plus tard, il est frappé par une autre tragédie. Pour avoir fait le fou sur la glace du lac en hiver, sa camionnette s'enfonce dans l'eau où périssent ses deux jeunes enfants. On ne retrouvera pas leurs cadavres, sa femme le quittera quelques mois plus tard.

Après une longue absence, Daniel Verrier reprend vie tout doucement. Il se trouve un emploi de fonctionnaire, se fait une nouvelle blonde et, à part des cauchemars post-traumatiques, la vie reprend son cours normal. Un jour, un incendie se déclare dans un chalet abandonné depuis des années. Verrier y est appelé parce qu'il a repris son poste de pompier volontaire. Au chalet, on retrouve des ossements d'enfants sacrifiés. Une enquête commence. Un carnet met les policiers, et Verrier, sur la piste d'une vieille légende amérindienne. Un monstre habite le fond du lac Témiscamingue; il s'agit d'une déité endormie qui n'attend que le sacrifice d'enfants pour se réveiller et mettre le monde à feu et à sang. Verrier est directement interpellé, ses deux enfants ont été sacrifié à la déité endormie — celle-ci lui en réclame un autre. Verrier n'en avait que deux, il est confus et concerné.

Le mystère s'éclaircit quand on apprend que Verrier avait fait un enfant à la robineuse du village (ce qu'il avait oublié suite à une perte de mémoire obligeamment placée là par l'auteur). C'est ce fils d'une quinzaine d'années qu'il devra sacrifier au monstre, ce qu'il n'a pas l'intention de faire le moins du monde. Mais le fils, possédé par la déité, enlève la blonde de Daniel Verrier et une poursuite s'engage entre les deux hommes sur les eaux du lac Témiscamingue, avec la déité qui implore Verrier au sacrifice de ce fils qui va tuer celle qu'il aime.

La blonde meurt mais Verrier réussit à délivrer son fils du mal qui le rongeait. La déité du lac Témiscamingue reprend son sommeil. La bataille entre le bien et le mal est gagnée par le bien... temporairement car le combat n'est jamais terminé.

Champetier fait preuve d'un remarquable savoir-faire en bichonnant une intrigue irréprochable et des caractères intéressants en dépit de quelques maladresses à trop vouloir bien faire. Par exemple, quand Verrier refuse hystériquement de se faire sucer par sa nouvelle blonde, scène qui éclaire le passé caché du personnage et soulève une partie du voile qui recouvre les relations entre lui-même, la robineuse et son fils légèrement demeuré, la psychologie m'en est apparue opportuniste, voire plaqué pour répondre à un besoin inexistant d'une scène de cul (pour suivre la recette du genre). Heureusement, ces inégalités sont rarissimes. La Mémoire du lac est finalement un très bon thriller, doublé d'une tendance horrifique. Le roman aborde une série de thèmes bien québécois : la langue, les relations difficiles avec les autochtones, le moyen Nord, le syndicalisme, les amours compliqués entre femmes modernes et hommes rosâtres.

L'amalgame — hétéroclite par définition — est pourtant excellent. La recette du thriller est scrupuleusement suivie, avec flash-backs et explications simili-psychologiques à la clé. Champetier réussit à faire vivre son décor, les terres arides et gelées du moyen Nord, avec une remarquable économie d'effets. Les scènes de tempête de neige sont particulièrement réussies.

Par contre, la fin du roman détonne un peu avec les règles sacro-saintes du genre. Ici, ça se termine plutôt mal pour le héros. Il ne parvient pas à sauver de la mort sa nouvelle blonde; et pour vivre en paix avec son fils retrouvé, Verrier devra s'exiler loin du lac Témiscamingue.

Une belle réussite mineure, mais incontestablement une réussite dans le genre.

La Mémoire du lac
Joël Champetier
Québec/Amérique, 1994
195 pages
lecture : janvier 94

Les yeux plus grands que le ventre - François Cavanna

Cavanna, célèbre journaliste de Hara-Kiri et de Charlie-Hebdo, polémiste intense et bateleur public, livre ici ce qui semble être le dernier tome de son autobiographie puisqu'il se termine avec sa mort. Il y a eu les Ritals, les Russkoffs, Bête et méchant (que je n'ai pas lu, celui-là), il y a maintenant Les Yeux plus grands que le ventre.

Pas jojo, le Cavanna. Gourou de toute une époque irrévérencieuse, l'homme des libertés, des contrepèteries à la bourgeoisie, Cavanna se révèle dans sa vie amoureuse d'un conservatisme teigneux. Le livre ne parle, en effet, que de la vie amoureuse de l'auteur, coincé qu'il était entre une femme qu'il aime et une jeune maîtresse qu'il aime aussi. La jeune maîtresse, Gabrielle, va s'accrocher à lui. Et lui va lui promettre tout ce qu'elle veut. Cavanna ment à tout venant, car il n'a pas les moyens affectifs de tenir les promesses qu'il fait à Gabrielle.

Cavanna est un faible qui n'aime pas faire souffrir les femmes de sa vie. C'est un solitaire grognon, sauvage à l'extrême, pessimiste et renfrogné. Il promet donc des choses à Gabrielle parce que ça la rend tellement heureuse : oui, il va lui faire un enfant, oui, il va aller vivre avec elle, etc. Et Gabrielle, plus ou moins dupe, s'accroche à ces mensonges. Leur relation devient compliqué en raison de ces promesses toujours avortées, un jour Gabrielle se suicide. Ça rate, mais ça n'aide pas les choses puisque Cavanna est incapable dorénavant de mettre un terme à la relation.

Cahin-cahan, la vie se poursuit. Gabrielle d'un côté à qui il fait du mal, et Tita, sa femme, qui est résigné à, supporter tout ça on ne sait trop pourquoi. Cavanna est coincé entre deux feux. A la fin du livre, il tente de se suicider. Ça marche ! Il meurt. Le livre se termine avec un épilogue poilant sur Cavanna face à la postérité.

Dans cette autobiographie, Cavanna n'y va pas avec le dos de la cuiller... C'est l'intense séance d'auto-flagellation : et chlaak je ne suis que faiblesse, et chlaak j'ai peur des gens, et chlaak des femmes, et chlaak de l'amour, et chlaak je suis un mauvais père, et chlaak je suis un monstre égocentrique... Il en met beaucoup, je trouve. Trop ? Tout est si sincère — mais son auto-analyse est un peu courte. Il est comme ci et comme ça, c'est triste, faudrait pas lui en vouloir, mais pas question de changer quoi que ce soit; il vit tout croche avec ses manques, mais vaut mieux ça que rien et ces choses-là ne se changent pas. Il fait preuve d'une fatalité résignée devant les mochetés de la vie, les siennes seulement, car il supporte difficilement celles des autres.

En dépit de cet aspect un peu m'as-tu-vu de misérabilisme affectif, le livre est attachant. Les personnes que l'on croyait immunisés contre la connerie, vivant au-dessus de notre lot quotidien de lâchetés et de mensonges, sont, tout compte fait, absolument pareilles à nous tous. C'est réconfortant et d'une extrême détresse.

Les Yeux plus grands que le ventre 
François Cavanna
Belfond, 1983
315 pages

La Grande Encyclopédie bête et méchante, tome I - François Cavanna

Cavanna est un romancier passionnant, c'est un éditorialiste brillant doublé d'un redoutable polémiste (je me souviens de Charlie-Hebdo qui est un grand moment du monde journalistique)... Etc. Que des qualités.

Mais ici, qu'est-ce qu'il est bête et moche!

Or voici la Grande Encyclopédie bête et méchante. Le tome un, le seul d'ailleurs, et c'est bien tant mieux.

Aïe que c'est moron. Les articles sont poussifs et le comique tout autant. J'ai si peu ri que c'en est une misère.

Et que dire de la violence : battez vos femmes, arrachez le bon œil des borgnes, frappez, estropiez, etc., etc.

Au bout du compte, Cavanna emploie une recette. Après dix pages, on a compris le système et on ne rit plus.

La Grande Encyclopédie bête et méchante, tome I
François Cavanna
Albin Michel, 1981
articles parus dans Hara-Kiri entre 1960 et 1975
134 pages
lecture : novembre 92

dimanche 27 février 2011

Madame et ses flics - Didier van Cauwelaert et Richard Caron

TÉLÉ-CRIME. Lorraine Valence vient d'être nommée chef de brigade de la 7e DPJ à Paris et sa première enquête consiste à résoudre un meurtre commis sur le plateau de l'émission-télé, Aérobic-Parade, où une vieille danseuse s'est écroulée, empoisonnée au curare. Aussitôt, c'est l'écheveau inextricable. Tout le monde sur le plateau a des raisons de vouloir assassiner son prochain, et l'affaire prend une dimension plus complexe quand on apprend que la vieille danseuse est morte d'avoir mangé une crème caramel destinée à la star de l'émission, Tatiana. L'enquête est donc orientée dans ce sens : qui donc pouvait avoir intérêt à tuer Tatiana ? Valence et ses acolytes, l'inspecteur principal Louis-Philippe Marceau et les inspecteurs Corona, Simonelli et Mabrouk, piétinent sérieusement jusqu'à ce qu'un témoin se contredise : on démasque Gérard, le mari de la nièce de la vieille danseuse, c'est lui qui a commis le crime, il visait bien la vieille dame pour toucher le gros héritage tant attendu, c'est d'ailleurs Gérard qui avait détourné les soupçons vers une tentative de meurtre sur Tatiana en inventant l'histoire de la crème caramel... Une assez bonne histoire. Le style de Cauwelaert (l'éditeur donne à entendre que c'est lui seul qui a écrit les histoires, et le lecteur n'a aucune difficulté à le croire) désarçonne au début, il a une nervosité, une manière très personnelle de rythmer les dialogues. 

L'AFFAIRE JOLICŒUR. Dans un Léoléro, sorte de Club Price français, un jeune gardien de sécurité est abattu par des malfaiteurs qui volent des babioles. Lorraine Valence est mise sur l'enquête, qui part dans toutes les directions jusqu'à ce que les évidences montrent que le meurtre du gardien de sécurité n'était pas gratuit; il s'agissait d'un agent de Moscou passant des informations de sécurité nationale à l'Est. Les services secrets (GIGN et DGSE) embarquent sur ce dossier qui est retiré à la commissaire... Une histoire très couci-couça, surtout en raison du dérapage narratif quand l'auteur utilise d'autres narrateurs que Lorraine ou Louis-Philippe. Un nouveau personnage extrêmement coloré s'ajoute à la galerie, Eugène Colmar, reporter judiciaire à radio libre Fréquence Vermeil, qui n'est autre que le papa de Lorraine. Ce touche-à-tout impertinent a le don de porter sur les nerfs de sa fille qui l'aime pourtant beaucoup.

L'IMPRÉSARIO DE LA MORT. Lors d'une représentation de la pièce féministe Ras les mecs, une des comédiennes est victime d'une tentative de meurtre quand le câble qui doit servir à sa (fausse) pendaison est ainsi truqué que la fausse pendaison se transforme en vraie. Lorraine Valence et son équipe sont chargées de l'enquête. Comme la comédienne est une jeune Arabe, fille (et actrice renégate) de l'émir du Radzahli, l'incident diplomatique guette. Mais cette tentative de meurtre cache plutôt une affaire de protection criminelle, les commerces avoisinants le petit théâtre subissent les arnaques d'un individu. L'arnaqueur est le propriétaire d'un sex-shop qui périclite (quel beau suffixe pour un tel commerce!) qui s'en prend à ceux qui lui volent sa clientèle traditionnelle... Tout à fait délicieuse cette histoire qui mêle les mouvements de mode et de pensées (le sexe, les immigrés, le féminisme, la technique moderne — faut voir la 7e DPJ aux prises avec leur nouvelle installation radio) fouettés par un humour pas agressif, un peu ironique, surtout très tendre. Les personnages se développent et on se prend à les aimer.

INGÉNU DU CLAIRON. Le cheval éponyme du milliardaire rouge Raymond Brignoles a été kidnappé. Une rançon est demandée, payée, elle est rendue sans qu'un seul billet ait été pris. Parce qu'il est baron et amateur de chevaux, l'affaire tombe dans les bras plâtrés (un accident qui s'est produit dans l'histoire précédente) de Louis-Philippe Marceau, qui va la traiter en compagnie de son chef de brigade. Assez lentement, encore une fois une chaîne de coupables potentiels viendront embrouiller l'enquête jusqu'à ce que les faits pointent en direction d'un trio de malfrats propriétaire d'un cheval tocard auquel ils intervertissent Ingénu dit Clairon teint lors des courses, c'est le pactole mais le cheval ne peut pas courir lorsqu'il pleut car sa teinture part... On se bidonne aux excès du milliardaire communiste, à ses attitudes très seigneur du château, à son socialisme de pacotille (fauteur aime particulièrement railler la gauche qui se prend pour la droite et la droite qui s'imagine de gauche). Retour apprécié du capitaine Plochin des services secrets, l'homme qui parle comme un télégramme, intrusions à répétition d'Eugène Colmar, moins pertinent que jamais.

FRÉQUENCE MALÉDICTION. Fréquence Vermeil, Ici-Tahiti et Shalom. FM partagent les ondes d'une radio libre de Paris. Des criminels font irruption et prennent tout le monde en otages dont Eugène Colmar en réclamant la fin des essais nucléaires en Nouvelle-Calédonie. Lorraine est appelée pour démêler l'affaire. Lors de la négociation, les criminels en profitent pour s'échapper en compagnie de la speakerine d'lci-Tahiti qui est leur complice et d'un sarcophage de l'ancienne Egypte. En réalité, le coupable est un écrivain critique gastronomique qui veut venger la mort accidentelle de sa femme, dix ans auparavant, aux mains des deux terroristes protagonistes de cette histoire... La meilleure nouvelle du recueil, drôle, efficace, pathétique et sanguinaire à la fois quand on comprend les motifs de l'écrivain qui n'hésite pas à faire assassiner des victimes innocentes pour venger celle qu'il a aimée. Ici, les personnages de la brigade sont touchant d'humanité et de drôlerie, les ingrédients de l'histoire sont bien dosés, notamment les chicanes de clocher entre les diverses radios de la fréquence libre. J'ai beaucoup ri.

ULTRA-LÉGER-MEURTRE. Laurent Pastero prend son envol dans un ULM qui, bientôt, ne répond plus à ses commandes. Le petit avion se dirige droit vers une zone d'essais militaires avant de se désarticuler en vol et de s'écraser, entraînant dans sa chute le malheureux pilote. Lorraine est encore chargé de l'enquête (y en aura pas de facile, disait Piton Ruel). Les coupables sont légions depuis Ingrid la suédoise qui était sa blonde mais aussi une fille facile qui broutait à tous les râteliers, menaçant de le larguer sans préavis pour un meilleur parti, Roro, l'ex-cycliste, ami et partenaire d'affaires, Christine, son ex, le jeune publiciste Jean-Luc, coupable — à tout le moins — d'arrivisme. De coupable potentiel en coupable potentiel, Lorraine finira par trouver les assassins, Roro, pourtant si gentil, et Christine. Ah ! les affaires sont dures !... Décidément, l'importance du non-policier dans ces nouvelles occupe de plus en plus de place. Ici, les affaires entre Louis-Philippe et Lorraine prennent une tournure inattendue quand le papa de Lorraine, Eugène, et la maman de Louis-Philippe, madame la baronne Yvette, connaissent un début d'idylle qui va tourner au mariage, ce qui mettrait frère et sœur Louis-Philippe et Lorraine. La nouvelle est printanière et amusante et les personnages sont bien plus intéressants que l'intrigue (qui est la plus tordue et la plus canonique de tout le recueil).

Dans ces nouvelles, ce qui est le plus évident finit toujours par être le véridique. C'est bel et bien la danseuse que l'on tentait d'assassiner dans la première nouvelle, C'est bel et bien le gardien de sécurité qui était visé dans la seconde. C'est un procédé. Mais qui fonctionne car il permet au lecteur de se libérer rapidement de l'intrigue pour porter son regard sur les personnages et les relations qui les unissent. Et ça c'est une réussite complète dans un mode mineur.

Dans le style de Cauwelaert, il y a de l'ironie, du primesautier, du coq-à-l'âne, de la tendresse et des personnages colorés. Une manière qui est près de celle de Robert Barnard, la faconde en moins et la rapidité en plus. De plus, ce qui ne gâte pas la sauce, c'est que les histoires sont chronologiques, reliées entre elles par l'unité de ton, bien sûr, mais aussi par le sentiment du temps qui passe, des relations qui mûrissent comme des liens au développement hasardeux et inéluctable.

Madame et ses flics
Didier van Cauwelaert & Richard Caron
1985, Albin-Michel
330 pages



Un aller simple - Didier van Cauwelaert

L'histoire d'Aziz va ainsi : bébé, il a été volé en même temps que la voiture de ses parents. Ne sachant à qui le rendre, les Tsiganes voleurs d'auto décident de le garder. La voiture volée étant une Ami 6, c'est le nom qu'on lui donne et qui s'est transformé au fils des ans. Aziz est un enfant sans famille, sans pays; il doit tout inventer pour lui-même. Il n'est ni Tsigane, ni Arabe (malgré son prénom et l’identité qu'il s'est forgé pour passer les contrôles), il est Français mais les Français ne veulent pas de lui. Pris dans une rafle alors qu'il est sur lie point de se marier, dénoncé par un petit commerçant lepéniste, Aziz est pris en charge par l'administration. Il sera déporté vers le Maroc. Un attaché humanitaire est chargé de le raccompagner et de s'assurer que le retour d’Aziz au pays de ses ancêtres se fait sous les meilleurs auspices. L'attaché s'appelle Jean-Pierre, il vit une crise; sa femme vient de le quitter alors qu'il est toujours aussi fou d'elle.

Sur le trajet, cet aller simple, Aziz et Jean-Pierre développent une amitié étonnante. Pour encourager Jean-Pierre, qui est un jeune gars bien, idéaliste, Aziz invente un pays mythique dans un coin reculé du Maroc, un Eden, une image sur laquelle Jean-Pierre se jette et s'accroche. Arrivé au Maroc, Aziz et Jean-Pierre font la rencontre de Valérie, une jeune femme qui leur servira de guide, qui jouera le jeu d'Aziz et les emmènera au bout de leur rêve.

Ça n'ira pas tout à fait bien pour Jean-Pierre, une infection amibienne lui donnera son coup de mort. Après quelques jours de fièvre intense, Jean-Pierre s'éteint au milieu du désert, il n'aura pas vécu assez longtemps voir se réaliser ses rêves les plus chers : découvrir le mystérieux pays d'Aziz et faire publier le roman qu'il a écrit (roman qui s'intitule Un aller simple et qui décrit sa rencontre avec Aziz). Aziz ramène le corps de Jean-Pierre en France dans la plus totale indifférence. En plus, il se fait voler le corbillard. Il se rend donc dans le Nord de la France rencontrer les parents de Jean- Pierre. Parce que tout est roman en somme, il monte une histoire de prise d'otage pour expliquer l'absence de Jean-Pierre à ses côtés. Les parents se réconcilient avec la mémoire de Jean-Pierre. On offre une chambre à Aziz pour que jour après jour il vienne leur raconter ce fils renié. Aziz songe même à poursuivre l'œuvre de Jean-Pierre : Un aller simple.

Il y a toutes sortes de thèmes et d'images dans ce très court roman. L'apatride d'abord. Aziz et Jean-Pierre le sont : Aziz, enfant volé sans pays, et Jean-Pierre, le jeune homme qui abandonne son Alsace natale et que sa famille renie. Mais surtout le besoin de rêver, rêver sa vie et aider les autres à rêver la leur, comme Aziz le fait pour Jean-Pierre, et, plus tard, pour les parents de Jean-Pierre.

Un beau roman riche de ces deux thèmes que l'auteur entrelace comme de la dentelle très fine. Il y a surtout la manière Cauwelaert, si simple, si coulante et, du coup, impossible à décrire sinon que pour en dire, c'est le bonheur.

(Bémol : Cauwelaert fait des romans toujours trop courts...)

Un aller simple
Didier van Cauwelaert
1994, Albin Michel
195 pages
lu: novembre 95


Menteur - Patrick Cauvin

Antoine Berthier est un irréductible menteur. Il ment pour enjoliver son quotidien, pour enjoliver celui des autres aussi, car il a cette charité de l'esprit de ne pas imposer aux autres ses médiocres et très ordinaires non-aventures, il ment aussi pour se donner de l'épaisseur et apporter à son existence une patine qu'elle n'a pas.

Là, Antoine Berthier attend son tour chez le médecin. Il en a bien pour deux bonnes heures à attendre, pour se faire annoncer le verdict fatal que sa fin est proche, de cela au moins il est convaincu. Alors quoi faire sinon se remémorer les grands moments de ses menteries, évidemment ceux qui ont tourné en pétard mouillé (l'auteur est un comique après tout). Donc, Antoine Berthier va se rappeler trois grands mensonges formateurs qui donné à sa vie le pli qu'elle a maintenant.

À dix-sept, boutonneux et acnéen jusqu'à la nausée, obsédé par les filles mais n'ayant aucun succès auprès d'elles (il est de surcroît timide), voulant faire plaisir à sa mère qui le taquine à ce sujet, il invente une copine, Germaine. Une histoire derrière tout ça, elle a un passé, des intérêts, c'est une amie de classe qui habite en banlieue. Ça dure quelques semaines et les parents d'Antoine s'inquiéte un peu de ne jamais la voir cette fille; surprenant une remarque de sa mère qui commence à douter de la réalité de Germaine, Antoine se voit contraint d'inventer les circonstances atténuantes de leur séparation autour d'une promenade en vélo. Berthier ment pour plaire aux autres, il ment pour se dépêtrer de ses mensonges, la vie devient vite infernale. Avec la complicité de sa vieille grand-mère, Antoine se tire du mauvais pas dans lequel il avait plongé tête première.

Plus tard, marié à Mauricette et chargé de cours à l'université, Antoine mène une vie tranquille et pantouflarde. Quand sa libraire lui exhibe un roman écrit par un certain Antoine Berthier, il ne peut s'empêcher de revendiquer la paternité qu'elle lui octroie immédiatement. La libraire en parle à Mauricette, et le mensonge de Berthier prend une ampleur inattendue, car sa femme décidera de l'inscrire à un cercle littéraire où, bien entendu, l'autre Antoine Berthier, le vrai, l'écrivain, fera une apparition plutôt discrète. L'arroseur arrosé...

Dans le troisième épisode, Berthier relate l'histoire de son aventure avec Denise, de vingt ans sa cadette qui s'est éprise de lui suite d'une méprise qu'il n'a pas l'intention de rectifié. Pour l'impressionner, il s'est fait passer pour un ancien champion d'escrime au sabre. L'aventure va bien, Denise est une pétasse qui a le feu à la noune; mais, lorsqu'elle l'embarque à son insu dans un championnat d'escrime pour seniors, le rideau tombe, c'est la crise et Antoine Berthier doit bien avouer son mensonge. Denise le quitte. Dans le cabinet du docteur, Antoine Berthier apprendra qu'il ne souffre de rien, que la vie est belle après tout et, le cœur en joie, il court prendre un pot au bistro du coin où une femme assez attirante le prend pour un acteur connu, ce qu'il ne nie pas... La boucle est bouclée...

Un agréable roman encore que très anodin, même un peu mal foutu. C'est la manière de l'auteur qui sauve le livre, son humour dans les situations même prévisibles, des réparties (elles aussi prévisibles), des personnages; car en dépit de tout, de la faiblesse de la structure, de la niaiserie de l'anecdote et même de la non-fin consternante de facilité, on se laisse prendre par la truculence hystérique des mensonges de Berthier, par son besoin de se créer un personnage plus grand que nature — d'ailleurs Berthier est tout entier absorbé par l'imagerie des héros du cinéma. Cauvin (dans la vraie vie, Claude Klotz) est un auteur de roman léger qui ont contribué à son succès plus marginal que fracassant, mais succès indéniable tout de même.

On en lira d'autre pour connaître la mesure réelle de cet auteur.

Menteur
Patrick Cauvin
1993, Albin Michel
250 pages
lecture : janvier 95

Je suis vivant et vous êtes morts - Emmanuel Carrère

Cette biographie de Dick m'a profondément agacé. L'auteur est très très cool, baba cool, c'est trop cool, et même si c'est une attitude qu'il a parfaitement le droit d'adopter, je préviens tout de suite que ça m'agace. Ce premier aspect des choses, cette fausse familiarité met une distance entre le lecteur et le livre, et cette distance est tout entière occupée par l'auteur, bien en évidence, tout là-haut sur le socle qu'il s’est lui-même érigé, le menton bien haut, le nez dans le vent, tout à fait au-dessus de son sujet dont on se demande ce qu'il fait bien là, à la limite le sujet dérange; en fait l’auteur est bien plus préoccupé de lui-même et de son posturing que du sujet dont il traite. Ça part bien mal, car jamais le lecteur que je suis ne s’est senti interpellé par ce livre. La fiction de Dick, les angoisses de Dick et sa folie (si tant est le mot), tout est prétexte à l'auteur pour s'écouter parler et se regarder écrire. L'ego du biographe est si vaste et les choses qu'il a à dire si pertinentes que le biographé peut tout aussi bien aller se rhabiller, sa présence est un prétexte au déballage des émois et autres anxiétés, certitudes et axiomes d'Emmanuel Carrère. Finalement, c'est assez peu intéressant. Au pire, c'est trompeur.

Autre point achalant, c'est que j'ai eu l'impression que bien des choses ont été inventé par l'auteur pour tenter de prouver la pertinence de ses intuitions. Une impression comme celle-là est aussi difficile à prouver que l'erreur médicale, mais lorsque Carrère affirme qu'un jour Dick s'est senti paralysé de terreur (lors de l'épisode de la livreuse portant un bijou en forme de poisson et qui, pour Dick, marque la réalisation que quelqu'un quelque part dans l'univers lui envoie des messages) quand la minuterie de l'étage s'est éteinte, on ne peut s'empêcher de tiquer. Les minuteries d'éclairage sont un fait de société européen qui n'a pas traversé l'Atlantique. Carrère invente les détails de cet épisode; faussaire malhabile, on le surprend en flagrant délit. Le reste du texte, des anecdotes, est à l'avenant.

Voilà une biographie d'un écrivain important, qui était en plus un être tourmenté, fou peut-être, paradoxal, amusant, intelligent et grotesque. Carrère l'aime beaucoup, je crois. Mais il l'aime bien mal.

Tout compte fait, une biographie frivole, superficielle, DOUTEUSE. Qu'il faut oublié...

Je vous vivant et vous êtes morts
Emmanuel Carrère
1993, Seuil
359 pages
lecture : janvier 94

dimanche 30 janvier 2011

The Changed Man - Orson Scott Card

Eumenides in the Fourth Floor Lavatory : Par la culpabilisation, Howard a constamment manipulé ses parents, sa femme, sa fille Rhiannon, ses amis et ses collègues du bureau. Il a abusé des gens sans se soucier du mal qu'il faisait. Il a même abusé de sa fille. Dans le bol de la toilette de l'immeuble où il vit (sa femme l'ayant chassé après l'inceste), il trouve un bébé de deux mois que l'on a essayé de noyer. Il le sauve et l'enfant s'accroche à lui par des ventouses. L'enfant est un monstre aux mains palmés et aux jambes réunis en une queue de têtard. Howard tue cette créature monstrueuse et inhumaine. L'enfant réapparaît plus tard et Howard le tue une deuxième fois. Howard est le seul à voir cet enfant. Il a beau le tuer, l'enfant réapparaît toujours. À la fin, il y en a plusieurs qui grouillent sur son lit et qui s'approchent pour s'agripper à lui. C'est l'une des plus puissantes histoires de Card; mêlant fantastique, rêve éveillé et culpabilité sans possibilité de rédemption : il faut vivre avec ses fautes, elles nous poursuivent jusqu'à la fin. On paie toujours pour le mal que l'on fait.
Quietus : Mark Tapworth est pris d'un malaise au bureau. Il retourne à la maison où il a de la difficulté à différencier deux réalités : une dans laquelle sa femme et lui n'ont pas eu d'enfants et l'autre où ils en ont eux deux. Dans le salon, un cercueil. Mark y voit un mauvais présage. Au matin, il descend au salon et se couche dans le cercueil. La crise au bureau, c'était sa mort. Pendant une journée, il a vécu en fantôme avec sa femme, le temps de changer le présent et de lui donner deux enfants. Une très touchante histoire fantastique et mystérieuse, dans laquelle le pouvoir du désir est supérieur à la mort.

Deep Breathing Exercises : Dale se rend compte que lorsque des gens se mettent à respirer à l'unisson, c'est parce qu'ils sont sur le point de mourir ensemble. Cela arrive à sa femme et à son fils, puis à ses parents dans un avion, cela arrive dans un restaurant, cela arrive finalement à l'hôpital psychiatrique où Dale abouti à cause de cette obsession. Il meurt dans l'explosion d'une bombe atomique sur Denver. Très faible et très faiblement menée avec une fin prévisible dès la deuxième page.

Fat Farm : Quand Barth devient trop gros, il va changer de corps pour un lui-même plus jeune et plus mince. Une forme d'éternité, en somme. D'où viennent ces corps ? Ce sont les Barth précédent qui suivent une cure de rajeunissement et d'amaigrissement extrêmement violente donnée par le Barth original. Une histoire où l'intérêt du propos et la violence masochiste prennent le dessus sur les incohérences.

Closing the Timelid : Grâce à une machine temporelle, des gens vivent l'expérience de la mort au XXe siècle. Ils ne risquent rien, c'est un loisir hédoniste. Ils font du mal sans s'en rendre compte. Histoire ingénieuse, mais un peu superficielle.

Freeway Games : Un automobiliste s'amuse à terroriser d'autres automobilistes en les suivant pas à pas pendant des kilomètres. Il en tue quatre, ce qui lui procure une grande joie. Jusqu'à ce qu'il perde devant plus fort que lui. Ah la la... la nouvelle la plus insignifiante du lot. Intérêt nul.

A Sepulchre of Songs : Elaine est une jeune handicapée de 15 ans. Elle entend une voix qui vient d'un vaisseau spatial et qui lui propose un échange. Elle se retrouve dans le corps du pilote d'une nef spatiale tandis que son corps à elle est occupée par une créature extra-terrestre qui en avait assez du vaisseau. Mais la liberté sur le vaisseau est une fausse liberté, elle est assortie de contraintes et de dépendances qui font que, pour la créature, le corps brisée d'Elaine est la fin de son esclavage personnel. Ça joue fortement sur la culpabilité du thérapeute d'Elaine qui croit qu'il aurait pu empêcher cet échange s'il avait été plus attentif. Excellente histoire, prenante, ambiguë : Elaine rêve-t-elle cet échange ? Est-ce une illusion schizophrène ? Le thérapeute ne peut rien en dire, il est prisonnier à l'extérieur du corps d'Elaine.

Prior Restraint : Un écrivain est empêché d'écrire par une patrouille temporelle car son oeuvre, si elle n'est pas éliminée, va détruire les fondations de la civilisation humaine dans 500 ans. Bof. Sans intérêt. Sentencieux, moraliste, plein de bons sentiments, et une idée qu'on a déjà vu ailleurs.

The Changed Man and the King of Words : Joe est un enfant prodige qui va utiliser le tarot pour dévoiler à ses parents leurs failles, surtout celles de son père. Ça va se terminer tragiquement dans une grande scène œdipienne avec percements des yeux, meurtre du père et tout le tralala. La fin est saisissante de violence, c'est le meilleur moment d'une nouvelle trop contrôlée et pensée uniquement en fonction de sa structure (de l'aveu même de l'auteur).

Memories of My Head : Un suicide commentée par un individu qui meurt tranquillement. Du remplissage, moche et plate.

Lost Boys : Card et sa femme déménage dans une maison nouvelle où leur fils se met à avoir un comportement étrange (mais si peu, ça se remarque à peine et, dans la confusion du moment, le déménagement, leur nouveau-né qui est atteint de déficience, les affaires de l'écrivain, etc., Card et sa femme manque de s'occuper de l'enfant) : il a beaucoup d'amis imaginaires, il a des habiletés étonnantes (sans être hors du commun) et il devient de plus en plus retiré. Ses amis sont des enfants portés disparus, Card voit leurs photos sur des cartons de lait. Au jour de Noël, ils viennent tous à la maison. Ce sont tous des enfants qui ont été assassinés dans cette maison-ci, et son fils aussi — ce qui explique son comportement étrange. Les enfants et son fils passent un Noël joyeux et empreint de tristesse, en profitent pour faire les adieux qu'ils n'ont jamais pu faire à leurs parents et puis s'en vont dans la nuit. Quelle belle et étrange histoire. Une espèce de fantastique blanc, merveilleux, où l'horreur (l'assassinat des enfants) se mêle à la joie du retour, des adieux finalement dits, où la douleur de ceux qui restent est atténuée par la sérénité de ceux qui partent. L'aspect pseudo-autobiographique de cette nouvelle en accentue la présence. Un chef-d'oeuvre

The Changed Man
Orson Scott Card
Tor, 1992
édition originale 1990 sous le titre Maps In Mirror, Book One
246 pages
avec une préface de Roger Zelazny et une postface de l'auteur

I choose Capitol punishment - Art Buchwald

Buchwald est un columnist américain et un humoriste. Ces chroniques washingtoniennes datent de trente ans ou plus puisque le livre a été publié à l’origine en 1962. On lit ça comme on lirait un manuel d'anthropologie ou de sociologie particulièrement marrant. C'est que, depuis le temps, les choses ont bien changé.

Buchwald s'amuse de tout : de la paranoïa de ses compatriotes (1962 : Cuba et la Crise des missiles, la guerre froide risquait de devenir soudain passablement chaude), des habitudes ménagères (l'homme au travail, la femme au foyer, nous sommes au début des années soixante), les habitudes consommation (à la télé, déjà, l'excès de publicité), la violence, la haine raciale, la lourdeur bureaucratique, les politiciens véreux, idiots et méprisables, etc. Tout y passe. La politique, les sports, la télé, la bombe, la vie conjugale.

Un pareil livre est forcément inégal. Les chroniques ne sont pas toutes du même tonneau, et le meilleur y côtoie le franchement médiocre; sans compter que la nécessité des allusions politiques a perdu à la fois son impact et son sens. Certains évènements sont disparus de nos mémoires, donc les chroniques qui s'y rapportes laissent indifférent le lecteur.

J'ai quand même été agréablement surpris par la drôlerie vivace et un rien méchante (mais jamais trop, ce en quoi Buchwald est typiquement américain, ce peuple qui a peur de tout ce qui pique ou chatouille, ce peuple drabe par excellence), par son sens de la conversation et de la logique biscornue.

Au-delà de son humour, Buchwald est un humaniste tolérant. Certaines des chroniques les mieux senties portent justement sur la dénonciation des travers les moins supportables de ses compatriotes.

I Choose Capitol Punishment
Art Buchwald
édition originale 1962
224 pages
lecture : août 93

While Reagan slept - Art Buchwald

Autant le premier recueil de Buchwald m'avait amusé, autant lire celui-ci a été une expérience frisant l'indifférence. L'impression que j'ai, c'est que pour les premiers recueils, on avait procédé à un écrémage des chroniques quotidiennes de l'auteur, ne gardant que les meilleures. I Choose Capitol Punishment était un tout petit livre. Ici, c'est la pléthore, tout y est, sans discrimination, sans sélection. D'où, pour le lecteur que je suis, une indifférence au propos souvent étiré, répété dans de multiples chroniques (qui ont été regroupées par sujets). Buchwald lui-même semble fatigué, plus de trente ans de chroniques, ça magane son chroniqueur...

C'est quand même malheureux.

While Reagan Slept
Art Buchwald
Ballantine, 1984
édition originale 1983
331 pages
lecture : juin 94

La Terre et moi - Luc Bureau

Bureau explore les liens entre la géographie et l'imaginaire. Dans la première partie, la géographie est ici donnée comme une science imprécise qui se pare de concepts aux définitions incertaines, voire contradictoires. Par exemple, qu'est-ce qu'un continent ? Il n'y a pas d'explication véritablement technique (et incontournable) de ce phénomène. Le continent est le résultat de l'expérience des peuples : pour les Européens, il y aura deux continents (le Vieux et le Nouveau) ou alors cinq ou six, dont la définition est centrée autour d'une terre entourée d'eau. Pour les Américains, le nombre variera sensiblement entre cinq et sept (l'Amérique du Nord étant un continent séparé de l'Amérique du Sud) et la définition se déploiera autour d'un bloc de terre.

La géographie devient essentiellement culturelle. Les pays sont des entités culturelles qui n'ont pas d'existence géographique, c-à-d que leurs frontières sont généralement artificielles et basées sur des contentieux historiques.

La ville aussi est une créature artificielle, culturelle, politique, dont traite pourtant la géographie, science dite naturelle.

On ne peut donc traiter réellement de la géographie et du monde que par son expérience personnelle, qui est forcément limitée. L'expérience personnelle est une expérience culturelle et politique.

En deuxième partie, Bureau montre quelques paradigmes de l'existence du Québec. D'abord l'existence du bois, du fleuve et de la montagne, puis la toponymie animale et occulte.

La mythologie québécoise (et canadienne) se compose très largement de héros collectifs (le coureur des bois, le draveur…) qui sont autant de modèles anonymes dont le comportement imprègne notre psyché. Ce sont des héros voyageurs, sans domicile fixe, sans ancrage, emportés par la démesure du pays. Ce trait de caractère, note l'auteur avec humour, se retrouve encore dans la passion qu'ont les Québécois du déménagement.

Le Saint-Laurent coupe en deux le Québec comme une plaie vive et le fait vivre. L'œkoumène québécois cerne le fleuve et quelques affluents. Le climat y est plus doux et les terres arables s'y trouvent; pourtant dans l'imaginaire collectif, on retrouve plutôt les lacs et les rivières (conséquence du mythe des coureurs de bois ?)

La montagne. Le Québec fait un peu chiche avec ses montagnes rabotées et ses collines. Ils ont pourtant une forte récurrence au niveau de l'imaginaire et des images qui en découlent. Québec est bâtie sur le cap Diamant (la montagne en tant que forteresse), Montréal s'étend autour du mont Royal (la montagne en tant que lieu rassembleur), des villages se blottissent dans le giron des Laurentides ou des Appalaches (la montagne comme lieu protecteur et maternel). Pour nommer tous ces lieux (il y aurait 1 000 000 d'entités géographiques nommables au Québec — et environ 93 000 officiellement nommés), les Québécois ont beaucoup fait usage de l'animalier sauvage (lac à l'Orignal, rivière aux Castors) et à la nomenclature occulte (lac du Diable, trou de la Fée, lac Maudit, montagne du Loup-Garou). Si les Québécois ont beaucoup fait appel aux saints de tout acabit pour nommer les lieux (mais les saints ne sont pas des créatures surnaturelles, ce sont des êtres de chair qu'une vie exemplaire aura transfiguré), il ne faut pas oublier les deux axes précédemment mentionnés

La Terre et Moi
Luc Bureau
Boréal, 1991
266 pages (avec des illustrations et des schémas)

The Worthing Saga - Orson Scott Card

Peut-on voir une influence mormone dans la culpabilité très vive que tous les protagonistes éprouvent devant les évènements qui bouleversent leur vie et sur lesquels ils n'ont aucun contrôle ?

Quel livre tout à fait formidable. Et pourtant plutôt conventionnel. Ce qui fait sa grandeur, c'est sa morale austère, peu jouissive, celle d'une humanité déchue à qui l'on tente de faire retrouver le Paradis perdu et qui, toujours, va retomber dans les vieilles ornières humaines que sont l'avarice, le manque de charité, l'envie, etc.

On pourrait lire ce livre, page par page, et trouver des parallèles avec la Bible. Ici, c'est Sodome et Gomorrhe, là les archanges déchus, ici la fable du fils prodigue, là la longue généalogie (aux noms répétitifs) des tribus d'Israël, tout y est et rien ne manque. Une gravité existentielle habite les personnages, ils atteignent à une dignité hiératique dans un monde dur et sans pitié (le seul espoir vient du dieu Jason Worthing, qui refait périodiquement son apparition). Ils ont encore de l'innocence dans l'âme, les yeux sont purs.

Le ton est sérieux, le dilemme de ces gens est entièrement moral (dans un sens positif). Voilà un livre qui va à contre-courant de la pensée laisser-faire actuelle. Les valeurs qu'il prêche sont certainement contestables (encore que l'amour, l'humilité, le travail honnêtement fait, les bonnes relations avec les autres sont des constantes auxquelles nous n'accordons plus l'importance qu'elles méritent), mais le ton est si sincère que c'en est irrésistible.

Le livre est divisé en trois parties : The Worthing Chronicles en constitue la première, et la meilleure, la plus biblique en tous cas. Une demi-douzaine de nouvelles forment Tales from Capitole, la deuxième partie, qui examine de près l'origine du monde de Jason Worthing (mais ce dernier n'y apparaît pas). La dernière partie est composée des trois nouvelles desquelles originent les Worthing Chronicles. Ces trois nouvelles, qui sont parmi les premières que Card ait écrites, montrent avec éclat le chemin parcouru par l'auteur : d'ennuyeux et peu convaincant, il est devenu très efficace et intense.

The Worthing Saga
Orson Scott Card
Tor Book, 1990
463 pages (avec préface de l'auteur et postface de Michael R. Collings)

lundi 24 janvier 2011

Crache-béton - Serge Brussolo

David accompagne Romo à la station balnéaire de Sainte-Hamine pour y vendre des chats. Le camion en est plein., les temps sont durs et les chats sont appréciés pour leur viande et leur fourrure. Pour arriver à Sainte-Hamine, ils doivent traverser une forêt pétrifiée dont les troncs explosent sous l'effet d'une espèce de pollinisation baroque. Cette traversée est un brillant repiquage sf du Salaire de la peur.

Sainte-Hamine est une ville coupée du monde. A cause de la forêt qui les entoure, les habitants n'ont presque plus de contact avec le monde extérieur et dépendent pour leur approvisionnement des malheureux marchands qui doivent encore la traverser au péril de leur vie.

Peu de temps après leur arrivée, Romo est tué par les habitants avides de chats et David se réfugie chez une veuve, Hélène. Elle accepte de le cacher et lui explique quel enfer la vie en ville est devenue : en effet, encerclé par la forêt et soumis à un bombardement de roches par des baleines extra-terrestres importées sur Terre pour accroître l'attrait commercial de la station balnéaire, les autorités de Sainte-Hamine ont pris un sérieux virage dictatorial : assassinats politiques et réquisition de travail obligatoire.

Forcé de rejoindre le maquis à la suite d'une dénonciation, Hélène et David font connaissance avec la face cachée du pouvoir à Sainte-Hamine. Mais c'est blanc bonnet et bonnet blanc. Ce pouvoir-là, qui se targue de rescaper ceux qui en ont assez de la vie dans la ville, est aussi pourri que celui de la surface. Encore une fois, ils s'évadent et prennent le large lorsque l'embarcation qu'ils manœuvrent pour abattre une baleine coule à pic. Agrippés à un esquif, David et Hélène se retrouvent sur une île déserte couverte de pierrailles au milieu du lac Léman; sous la pierre, un canot dont ils se servent pour regagner un coin de berge sécuritaire, loin de Sainte-Hamine.

Hélène décide de revenir à Sainte-Hamine car son fils s'y trouve encore. David revient à la civilisation; le mal de cœur le prend. Contaminé par les baleines, il se met lui aussi à cracher des pierres.

L'auteur ne rechigne pas à l'invention baroque. Certaines sont proprement inoubliables : les baleines cracheuses de pierres — d'où crache-béton —, la forêt pétrifiée polonisée, le monde souterrain vivant dans les égouts de Sainte-Hamine... Brussolo est un auteur captivant qui écrit dans un style lourdaud mais parfaitement maîtrisé. Ce roman en fait foi tant il est fertile en rebondissements. L'action est tout­-à-fait soutenue et on ne s'ennuie pas une seule seconde. Par contre, Brussolo se laisse souvent emporté par la joie de la création inventive et du rebondissement imprévu; ce qui fait que le roman souffre d'une absence de rigueur et d'explications logiques : pourquoi la forêt pétrifiée existe-t-elle, que se passe-t-il dans le reste du monde pendant ce temps (le début et la fin du roman donnent à penser que c'est RAS partout ailleurs, situation extrêmement peu plausible du simple point de vue de la logique extérieure au récit).

J'avais été fasciné il y a longtemps par son recueil de nouvelles Aussi lourd que le vent et son roman de fantasy Le Carnaval de fer, sans jamais revenir à son œuvre -- ç'a été une erreur de ma part de dédaigner Brussolo. Faut pas que ça se reproduise...

Crache-Béton
Serge Brussolo
Fleuve Noir, 1993
183 pages
lecture : février 94

Le troupeau aveugle - John Brunner

Brunner est l'auteur de trois livres remarquables : l'Orbite déchiquetée, Tous à Zanzibar et le Troupeau aveugle. Trois gros romans qui ont en commun une architecture similaire, éclatée, fourmillante et qui va en une pointe extatico-déguinglée sur la fin. Les trois romans parlent sensiblement de la même chose : la pollution, la vie moderne bombardée d'informations (l'intox, en fait), le choc de la modernité, l'acculturation découlant de l'environnement culturel insipide.

Brunner met en scène des bons et des méchants : c'est simple, c'est manichéen, mais c'est efficace en diable. Le combat entre les intervenants prend des allures de duel symbolique entre le Bien et le Mal, tout devient magnifié. Son héros, Austin Train, a un air christique parfaitement assumé; et les métaphores habituelles suivent : on veut le « crucifier », il a des apôtres, il a écrit une bible moderne, etc.

Le Troupeau aveugle est un roman dur et noir, qui ne pardonne pas. L'époque est contemporaine, les USA sont la victime d'une pollution sans rémission qui a les allures de fin du monde. La violence est endémique, universelle, elle n'épargne personne.

Et la situation ne va pas s'améliorer. On part du point zéro et on se précipite vers pire. D'ailleurs rien ne sera fait pour améliorer les choses; les personnages craignent cette pollution qui les rend tous malades et les fait mourir, mais leurs préoccupations sont sans envergure : aucune solution n'est amenée, on se contente d'observer le spectacle en le redoutant, comme une expérience en montagnes russes.

Cette dichotomie est un élément très réussi de l'oeuvre de Brunner, elle en est même la clé de voûte. Ça, et la structure très éclatée du roman, sont les éléments majeurs de l'innovation brunnérienne. La dichotomie est essentielle car elle montre des personnages sans emprise sur leur monde; leur colère est un peu factice et toujours vaine car elle ne débouche sur rien de concret, sinon sur la violence gratuite. Les personnages de Brunner sont des intellectuels (ou assimilés) déconnectés de leurs émotions, émotionnellement acculturés si j'ose dire.

Le Troupeau aveugle est une lecture dérangeante à cause justement de cette précipitation vers la Géhenne d'une société toute entière qui ne réagit plus, qui est morte depuis un certain temps. Et la vision noire qu'a Brunner de cette société lancée à sa perte est d'un réalisme à faire frémir...

Le Troupeau aveugle
John Brunner
Robert Laffont, 1975
417 pages
(The Sheep Look Up)

Paradoxe perdu - Fredric Brown

Paradoxe perdu. Il faut être fou pour concevoir une machine temporelle, en tous cas la logique tarabiscotée des paradoxes vous le fera devenir. Durant un cours de logique ennuyant au possible, Shorty McCabe suit le vol d'une grosse mouche bleue qui soudain disparaît. Il tend la main et sa main elle aussi disparaît. Shorty décide de suivre sa main et il disparaît à son tour. Il vient d'entrer dans une machine temporelle dysfonctionnelle et fait la connaissance de son inventeur. Ensemble ils iront à l'époque jurassique tuer quelques dinosaures. Puis Shorty reviendra au temps présent, ce qui causera une dernière boucle temporelle amusante. Un excellent texte rigolo et solide dans l'absurde.

Spectacle de marionnettes. Dans un bled de l'Arizona, débarque un jour un prospecteur, son âne et une créature extra-terrestre qui demande à parler aux dirigeants du gouvernement. L'ET est venu faire passer aux humains l'examen d'entrée de la confrérie galactique; son apparence est répugnante à dessein pour tester la tolérance des hommes. Ça marche bien... Puis l'ET se dégonfle littéralement et le prospecteur avoue que c'était une ruse, qu'en fait toutes les races de la galaxie sont humanoïdes. Ouf, font les humains, on aime mieux négocier avec des gens comme nous, la race maîtresse doit être humanoïde. Le prospecteur se dégonfle littéralement et l'âne dit : Humanoïde, vraiment ? La meilleure des nouvelles de ce recueil : l'ironie frappe juste.

Il y a quelques autres bonnes nouvelles : Schéma de principe, où des ET aspergent la Terre de défoliants pendant que deux jardinières nullement inquiètes vaporisent de l'insecticide dans un jardin. Obéissance, des ET gros comme des fourmis vont parvenir à s'établir sur une colonie lointaine grâce à un militaire généreux qui sacrifiera sa vie pour eux. Politesse, un Terrien parvient enfin à entrer en communication avec un Vénusien en l'insultant copieusement, ce qui est pour le Vénusien la forme de politesse la plus raffinée.

Les textes sont généralement pessimistes, ironiques et sans rémission pour les failles humaines. Les meilleures proposent parfois le sacrifice d'un individu isolé ou une approche basée sur l'ouverture à la différence pour résoudre les problèmes. Beaucoup, beaucoup de textes sont terriblement datés. Certains sont même un peu pathétiques : Les Ondulats et Deux poids, deux mesures. Ça se lit agréablement, même si l'impact est un peu tombé et que les chutes ne surprennent plus (déjà que j'avais lu ce recueil à sa sortie en 1974, même si consciemment je ne souvenais de pas grand-chose). Ça a le parfum poussiéreux des choses légèrement désuètes. Spectacle de marionettes est un classique toute catégorie

Paradoxe perdu
Fredric Brown
Calmann-Lévy, 1973
Textes tirés de Paradox Lost et d'Angels and Spaceships
193 pages
lecture : juillet 93

Le vol du siècle - Chrystine Brouillet

Catherine et Stéphanie se rendent à l'auberge du Pic Blanc à la demande de leur copain Olivier, le fils de l'aubergiste, qui trouve bizarres les agissements du seul client de l'établissement, un certain Georges Smith.

Elles réussissent à pénétrer dans sa chambre, profitant qu'il est parti skier, et font la découverte d'une valise pleine de pierres précieuses. Justement un énorme vol de bijouterie a été commis quelques jours avant. Elles soupçonnent Georges Smith.

Elles le confrontent. Il avoue. Il a bel et bien accompli ce forfait, c'était une erreur et il est maintenant prêt à s'amender. Seulement son complice, Patrick, le moniteur de ski du Pic Blanc, lui serre la vis. Il faut donc neutraliser Patrick. Un piège lui est tendu, mais il s'avère que Smith les bernait. Il s'enfuie avec Patrick.

Un peu après, ils sont rattrapés par la police qui avait Georges et Patrick dans le collimateur, n'attendant qu'un cafouillage de leur part pour leur mettre la main au collet.

Décevant. Le roman policer peut-il être circonscrit aux limites de la littérature jeunesse. La question se pose. La littérature jeunesse va vers une plus grande simplicité (intrigue et psychologie) alors que le roman policier va dans le sens contraire. La rencontre des deux ne me semble pas évidente et le roman de Brouillet illustre justement la difficulté de concilier les deux axes.

Mais c'est aussi au simple plan du texte que j'ai été embêté. Les transitions d'une scène à l'autre, et même d'un personnage à l'autre, sont maladroites et saccadées. C'est un roman de chaises comme on dit un show de chaises. Pourtant le cadre aurait permis quelques débordements dans l'action, le ski, la tempête de neige, la montagne. Ça reste tout entier dans un huis-clos, on parle, on tergiverse et les explications viennent de la bouche même du mécréant. Statique tout ça.


Le Vol du siècle
Chrystine Brouillet
La courte Échelle, 1991
93 pages
avec illustrations