ATTENTION SPOILERS PARTOUT

lundi 21 mars 2011

Sphère - Michael Crichton


Le docteur Norman Johnson, spécialiste de la psychologie des victimes de catastrophes, est appelé pour se rendre de toute urgence en plein milieu du Pacifique sur une plate-forme de la Marine américaine. Jadis, Johnson avait écrit un document de travail préparatoire sur la possible rencontre avec des extraterrestres. La Marine a découvert un vaisseau spatial vieux d'au moins plusieurs centaines d'années à 350 mètres de profondeur, une équipe de spécialistes a été assemblée et tout le monde se prépare à plonger.

Mais le vaisseau n'est pas d'origine extraterrestre. C'est un vaisseau du futur. Descendu en plongée profonde et vivant dans un habitat sophistiqué, les membres de l'expédition apprennent qu'en surface il y a une tempête telle que les vaisseaux doivent aller se réfugier. Pendant cinq jours, l'expédition devra vivre sans contact et sans possibilité de remonter.

Une sphère est découverte dans le vaisseau. Une énorme sphère. Un des membres de l'expédition arrive à pénétrer à l'intérieur, quand il en ressort, quelques heures après, les choses commencent à se détraquer. Le dérapage sera d'abord léger (nous sommes dans un suspense, après tout) puis ira en s'amplifiant, devenant une terreur de plus en plus prenante.

Finalement on saura que la sphère est un piège, ou plutôt une machine à évaluer l'intelligence (c'est en tous cas la meilleure explication à laquelle en viennent les chercheurs) qui garde les portes d'un autre univers (auquel on accède via le vaisseau qui est finalement un engin conçu pour explorer/traverser les trous noirs). La sphère concrétise les rêves et les cauchemars de ses utilisateurs, si ceux-ci résolvent leurs terreurs, automatiquement les problèmes sont réglés.

À force de ruse et de sueurs, Johnson et deux autres survivants de l'odyssée parviennent à déjouer le piège de la sphère et à l'éliminer (il suffit plus ou moins de souhaiter sa destruction pour l'obtenir). La crise est passée.

Quel art du suspense. On dévore ce livre, on en gruge les pages qu'on avale sans mastiquer... Quel plaisir intense. Une vraie machine infernale : un mystère épais comme du sirop (mystères au pluriel, please). Crichton ne rechigne pas à la besogne : d'abord pourquoi cette mission, ensuite quelle est la nature de ce vaisseau, puis celle de la sphère, comment fonctionne-t-elle, Puis l'apparition d'une étrange faune marine, de monstres, de créatures de cauchemars... Servi sur une garniture de personnalités fortement typées et bien exploitées dans un huis-clos proprement infernal (il s'agit bien d'une descente, n'est-ce pas ?) Ce n'est pas le meilleur Crichton parce que cet auteur tire sa force de l'imparable crédibilité de sa démonstration scientifique; là, nous sommes plutôt en plein thriller délirant, avec une explication logique un peu faible, mais qu'importe : il y a le plaisir

Sphère
titre original : Sphere
Michael Crichton
Laffont, 1988
359 pages
lecture : juillet 94

Rising Sun - Michael Crichton

Lors de l'inauguration de la tour Nakamoto à Los Angeles, une jeune call girl meurt étranglée dans des conditions un peu obscures. L'agent de liaison de la LAPD, Peter Smith, est chargé de mener l'enquête auprès des ressortissants japonais présents.

C'est une affaire un peu compliqué, prétexte à une aventure singulière dont le cadre est l'Amérique corporative prise d'assaut par les conglomérats industriels japonais. Aidé par un vieux routier des affaires nippo-américaines, Peter Smith va pénétrer les arcanes de deux mondes étranges et familiers : celui de la haute finance, celui du Japon.

L'histoire est celle-ci : la société Nakamoto veut acheter une industrie américaine MicroCon qui fabrique des machines-outils vitales l'industrie des microprocesseurs. Si MicroCon passe en mains étrangères, les USA perdent un secteur crucial de la fabrication et du développement de l'industrie informatique. D'indépendants, les USA deviennent de moins en moins autonomes. Aussi le sénateur Morton (candidat potentiel à la présidence) s'oppose-t-il avec véhémence à cette vente. Il base toute sa campagne préparatoire à la présidence sur cet élément : pour demeurer forte, l'Amérique ne doit pas se vendre et doit conserver le plus possible les centres décisionnels au pays.

Invité à l'inauguration de la tour Nakamoto, le sénateur Morton est filmé au moment où il a une relation sexuelle avec la jeune call girl. À la suite d'un jeu strangulatoire destiné à augmenter le plaisir orgasmique, Cherryl Lynn Austin semble mourir dans les bras du sénateur, qui fuit les lieux. Cherryl reprend conscience après quelques minutes; mais son sursis n'est que temporaire, car un des sbires du conglomérat Nakamoto vient l'achever pour de bon. Requiem pour la belle poupoune.

Les ébats et le meurtre ont été filmés par six caméras. Un fin jeu de chantage commence à s'exercer sur le sénateur afin de le faire changer d'avis sur la vente de MicroCon à des intérêts japonais. Pour le lecteur, cette simple histoire de chantage devient l'axe principal du roman; jusqu'à ce qu'on se rende compte que le sénateur américain importe peu, que le jeu de la politique américain importe peu à ces industriels; ce qui s'est engagé, à la suite du meurtre de la fille de joie, c'est une guerre entre deux conglomérats japonais, une guerre de salissage, de ouï-dire, de réputation gâchée. Toute la mentalité japonaise est exposée dans ce duel entre des forces obscures et selon des règles peu compréhensibles pour des occidentaux (voire inacceptables — la morale et le sens de la vérité des Japonais diffèrent des nôtres; les Japonais forment un peuple secret, très porté sur la théâtralité des rituels quotidiens et des apparences).

Le roman s'achève sur la persistance des policiers américains à trouver le coupable qui se fait, comme il se doit, seppuku en se jetant en bas de la tour Nakamoto. Un arriviste de moins — car c'en était un.

Malaise. Malaise. Lisant le livre, si on substituait Juifs à Japonais, Allemands à Américains et si l'action du roman était située dans les années 30, on obtiendrait un roman de propagande et de haine raciale. Pourquoi se le cacher. C'en est un. Les Japonais sont systématiquement montrés sous un jour défavorable, sans que l'auteur daigne nous présenté un point de vue contradictoire (sauf à une ou deux occasions, grâce à Connors qui est un Américain qui connait bien le Japon pour y avoir vécu).

Reste que c'est un roman haletant et plein de rebondissements (même si d'un strict point de vue suspense, on voit venir... )

Rising Sun
Michael Crichton
Ballantine, 1993
399 pages
lecture : juin 93

Jurassic Park - Michael Crichton

John Hammond a créé un parc zoologique unique au monde. Par récupération et assemblage de particules d'ADN préhistorique trouvées dans les insectes conservés dans l'ambre (les insectes sont riches du sang de leurs victimes) et dans des spécimens congelés, poussé par un considérable effort financier, il a réussi à cloner des dinosaures sur une île spécialement aménagée près du Costa Rica. Son installation est absolument moderne et informatisée; rien ne peut clocher. Sauf que… 1

Parce que son organisation est sous enquête par le secrétariat d'État américain aux exportations technologiques, John Hammond invite un comité sélect de personnalités à venir constater l'avancement des travaux (le Parc Jurassique ouvre dans un an) ainsi que la sécurité des installations. Il y a là un mathématicien de renom, Ian Malcolm, qui se sert de la théorie du chaos pour faire les plus sombres pronostics (à mon avis, dans ce cas, Crichton confond la théorie du chaos avec la loi de Murphy, ha ha ha), un paléontologue qui sera le héros de l'histoire, Alan Grant; deux jeunes enfants, Tim et Alexis; un contrôleur des finances de la compagnie Gentech (qui a des parts importantes dans le parc), Donald Gennaro; le chef de la sécurité du parc et le directeur des relations publiques, plus une galerie de personnages secondaires, ceci sans compter John Hammond lui-même et Dennis Nedry, un petit gros à lunettes, grand champion de l'informatique ayant une crotte sur le cœur contre Hammond et qui mènera tout ce beau petit monde à la catastrophe. Pour se venger d'un mauvais deal avec Hammond, Nedry accepte de voler des échantillons génétiques et de les transférer sur le seul caboteur à faire la navette entre le parc et la terre ferme. Pour perpétrer son crime, il bloque tous les systèmes informatiques de l'île et provoque une panne électrique à la grandeur de l'île (ce dont il ne se doutait pas). Les animaux s'échappent de leurs enclos, surtout les vélocirapteurs et le tyrannosaure. Pour les visiteurs qui faisaient le tour de l'île en véhicules électriques, c'est l'enfer qui s'abat sur eux.

Les animaux s'attaquent à tout ce qui bouge, spécialement à ces petits humains auxquels ils prennent goût. Nous suivrons surtout les péripéties d'Alan Grant et des deux enfants Tim et Alexis dans leur pénible route vers la sécurité (pensent-ils) du chalet des visiteurs. Ils seront spécialement aux prises avec le tyrannosaure qui possède une espèce de sens de l'ubiquité assez étonnant. Et quand ils arriveront au chalet des visiteurs, ce sera pour y être confrontés avec une meute de vélocirapteurs qui les attend.

Évidemment, même la loi de Murphy a ses limites. Tout ne peut pas aller mal. Nos héros seront gagnants et l'île sera détruite par l'armée costaricaine, non sans un généreux dégât d'hémoglobine. Mais, mais, mais, entretemps, des vélocirapteurs auront traversés sur le continent et commencent à rôder dans les forêts de l'Amérique centrale. Le roman finit sur la promesse de ténèbres encore plus noires.

Il y a des choses qui sont typiquement américaines dans ce roman : le jeune héros, Tim, douze ans, capable de remettre en service tout le système informatique de l'île (comment croire à ça — et pourtant, oui, ça marche, merci M. Crichton !); sa tite­soeur, Alexis, qui pleure beaucoup; le méchant financier véreux, Hammond; le scientifique sans conscience, Henry Wu; le scientifique conscience-du-monde, Ian Malcolm; le bon scientifique, Alan Grant. Nous sommes dans l'allègre cliché. Peu importe. Ce qui compte, c'est le suspense — et quel suspense, quelle fabuleuse manière de relancer l'action, de ne jamais la laisser s'éteindre... Et aussi le sujet :ils sont fabuleux, féériques, ces monstres aux noms imprononçables... Crichton distille juste assez d'informations techniques pour captiver. Notamment sur les nouvelles théories de la physiologie et de la sociodynamique dinosauriennes. Tout ça est formidablement intéressant.

Jurassic Park
Michael Crichton
Ballantine, 1991
399 pages

Disclosure - Michael Crichton

Au début de la semaine, Tom Sanders, gestionnaire chez la firme de matériel informatique DigiCom, apprend que le poste qu'il pensait obtenir dans la réorganisation de l'entreprise lui échappe aux mains d'une femme avec laquelle il a eu une liaison dix ans avant, Meredith Johnson. Il est un peu écœuré d'avoir été manoeuvré et d'avoir cru que son heure étaient venue d'accéder à la direction exécutive, mais il a peu le temps pour s'apitoyer sur son sort car le nouveau lecteur CD ultra-rapide dont il est responsable du développement et de la mise en marché et qui est le fer de lance de DigiCom dans un marché de plus en plus coriace, ben, ce lecteur ne répond plus au attente et ne livre pas les performances auxquelles tous s'attendaient, notamment les nouveaux acquéreurs de DigiCom. Sanders est propulsé au cœur de la controverse.

À la fin de ce lundi pour le moins difficile, Meredith Johnson lui donne rendez-vous dans son bureau pour discuter de son avenir. Meredith a toujours été une femme très sensuelle, the great executive cocksucker comme on l'appelle, aux sens brûlants et à la sexualité débridée. En compagnie de Tom, elle se met à ressasser de vieux souvenirs. Bien que Sanders soit sur ses gardes, quand Meredith se jette sur lui et se met à lui sucer le moyeu, il en perd ses culottes et son latin. Mais il résiste, refuse d'aller jusqu'au bout et quitte le bureau de sa patronne au beau milieu d'une engueulade.

Le lendemain, Sanders décide de porter plainte pour harcèlement sexuel.

Son calvaire commence; qui sera bref.

Il aura affaire à l'avocat véreux de DigiCom, il aura affaire avec le président de la firme, un presque ami qui va cesser de l'être tout soudainement. Car cette affaire, assez banale en soi, risque de faire échouer l'acquisition de DigiCom par la compagnie Conley-White dont les propriétaires sont plutôt collets montés, puritains au cube et à la recherche d'un deal sans histoire.

Malgré les pressions, Sanders persiste. Son entêtement est exacerbé par le sentiment d'avoir été dépossédé d'un poste qui lui revenait. Mais la merde va sortir du sac. Il va apprendre sur Meredith Johnson des choses qu'on ne met pas dans un cv. Avec tout son courage et un sens de la démerde remarquable (sans compter qu'il est aidé par un mystérieux ami sur Internet), Sanders va damer le pion à Johnson, dévoilant sa stratégie devant le conseil d'administration conjoint de DigiCom et de Conley-White (ce qui mènera la mégère à sa perte). Du même coup, il règle le problème des lecteurs CD (essentiels à l'histoire) et, le jeudi de la même semaine, réintègre le poste qu'il occupait le lundi. Il n'obtient pas sa promotion, mais l'aide dont il a joui pour abattre Meredith Johnson était aussi une autre manigance, plus subtile, et la personne qui obtient le poste vacant de Johnson n'est autre que...

Un remarquable roman d'action et de suspense sur un canevas de base assez peu attirant (lecteur CD et harcèlement sexuel). Mais ça déménage. Crichton écrit avec un exceptionnel dynamisme narratif. Il ne lésine pas en chemin, foin de digressions, d'analyses psychologiques et de contemplations poétiques. À d'autres. La vérisimilitude, qui est le forte de l'auteur, joue ici magnifiquement. Le lecteur est dans une grosse boîte informatique, tout est hallucinant de vérité. Et l'intrigue principale (le combat de Sanders contre Johnson et les corporate executive de DigiCom) vient trouver sa résolution au moment même où sont résolues les intrigues secondaires (qui est l'ami mystérieux sur Internet ? Qu'ont donc les lecteurs CD ? Où est passé l'ingénieur Mohammad Jaffar ?), tout au bout du terme romanesque — et le lecteur, repu, satisfait, referme le livre avec un bienheureux soupir.

À noter un épilogue grinçant et ironique sur ce que deviennent les personnages après ces événements. Ouille qu'on rigole et que le rire est jaune...

Disclosure
Michael Crichton
Ballantine, 1994
497 pages
lecture : octobre 94

L'Homme terminal - Michael Crichton

Le 9 mars 1971, Harry Benson entre à l'hôpital y subir une opération au cerveau qui le guérira des soudaines crises de violence qui s'emparent de lui périodiquement. Benson est un homme petit, modeste, un technicien aux ordinateurs fasciné et effrayé par l'importance grandissante de ces machines dans la vie quotidienne. Son opération, une première mondiale, menée par des chirurgiens carriéristes et empressés, consiste à lui greffer une électrode reliée à un ordinateur miniature programmé pour prévenir les crises.

La psychiatre Janet Ross est tout à fait opposée à cette opération, qu'elle juge prématurée. Elle hurle dans le désert. La première journée postopératoire, Benson prend du mieux et tout semble sous contrôle; pourtant, une espèce de sourde inquiétude tenaille Ross. Le soir du 10 mars, Benson arrache ses pansements et s'évade de l'hôpital.

Sa trace est vite repérée chez son ex-blonde qu'il assassine avec une violence extraordinaire. Alors que sonne le branle-bas de combat à l'hôpital et à la police, Benson apparaît chez Janet Ross à qui il tente de faire un mauvais parti. Elle s'en échappe in extremis et parvient à mettre Benson en fuite.

L'ordinateur qui régule les crises fonctionne bien, merveilleusement bien, trop bien. Les décharges électriques qu'il émet pour apaiser Benson sont si appropriées que le cerveau de celui-ci en redemande. Se produit alors une série de crises volontairement induites par le cerveau pour stimuler/provoquer une décharge apaisante; sauf que les crises se succèdent à un rythme tellement rapide que l'ordinateur ne peut résister. La crise cérébrale prend alors toute son ampleur, sans restrictions, et Benson se transforme en monstre sanguinaire.

Après une poursuite de trente-six heures, Benson est rattrapé après avoir assailli plusieurs personnes dont un des médecins qui l'a opéré. Il investit l'hôpital et on le retrouve dans la salle des ordinateurs. La police met le siège. Benson a un compte à régler avec la machine. Benson ne parviendra pas à ses fins et sera abattu par Janet Ross elle-même.

Il s'agit d'un des tout premiers romans de Crichton. Ça se lit bien car tous les éléments qui forment sa griffe si particulière y sont déjà — vraisemblance des développements techniques et scientifiques, suspense haletant —, pourtant le joyau est brut. Le roman est divisé en deux parties mal balancées : la première, longue et technique, un peu ennuyeuse, fait à peu près la moitié du livre, c'est beaucoup. La seconde partie, après que Benson se soit échappé de l'hôpital, est habilement menée, un vrai bon suspense prenant, avec nombreux rebondissements et actions menées au quart de tour.

La fin arrive d'un seul coup, bêtement, le roman se casse soudain sur la mort de Benson et le livre s'achève plutôt platement…

L'homme terminal
Michael Crichton
titre original : Terminal Man
Pocket, 1994
279 pages
lecture : septembre 94

samedi 19 mars 2011

2010 : odyssée deux - Arthur C. Clarke

En 2010, une mission américano-soviétique est lancée pour récupérer Discovery, le vaisseau en orbite autour de Jupiter depuis que Dave Bowman l'a abandonné pour un univers secret. L'existence du gigantesque monolithe en orbite autour de Jupiter a été gardée secrète depuis les événements de 2001. Composée de sept soviétiques, de trois américains et d'un Indien, le Dr Chandra, père spirituel de Hal, la mission s'élance vers son rendez-vous. Elle sera doublée entre-temps par une expédition chinoise qui se terminera tragiquement quand son vaisseau sera anéanti par des créatures primitives vivant sous les glaces d'Europe, un des satellites de Jupiter.

Le vaisseau Leonov s'arrime à Discovery et parvient à le remettre en état de fonctionner. Avec une infinité de précautions, car on ne sait toujours pas ce qui est arrivé à Bowman, l'équipe explore le monolithe auquel on a donné les noms russe de Zagadka (énigme) et anglais de Big Brother, mais celui-ci refuse obstinément de révéler quoi que ce soit. Pourtant, un jour, le monolithe s'ouvre sur une nuée d'étoiles, un point lumineux s'en échappe et se dirige à toute vitesse vers la Terre : c'est Bowman qui revient, sous la forme d'une masse de pure énergie. Bowman fait le tour de la Terre, faisant exploser une bombe nucléaire en orbite chargée de l'éliminer; il rend visite à sa mère mourante et à sa blonde dont il rêve toujours malgré son essence fort peu corporelle. Après sa virée terrestre qui n'était qu'une mise au point de ses réflexes, il remet le cap vers Jupiter afin de confronter la mission Leonov et de mettre au clair (y compris pour lui même) les intentions des créatures qui l'ont fait passer à cette étape ultérieure de l'évolution.

Pendant ce temps, les membres de l'équipage (qui comprend, outre le Dr Chandra, le Dr Heywood Floyd — tous les deux de 2001) se préparent à rentrer paisiblement vers la Terre en ramenant Discovery. Bowman fait une apparition à Floyd et l'enjoint de partir avant quinze jours, car sinon la mission aura de vrais gros ennuis. Les autres membres de l'équipage sont assez incrédules mais, en raboutant de petits morceaux du puzzle, tous finissent par accréditer la vision de Floyd, tout spécialement quand le monolithe disparaît subitement, sans raison apparente. C'est le signal. D'urgence, on prépare un plan pour déguerpir sans demander son change, on abandonne Discovery et Hal qui a repris du service. Sur le chemin du retour, Floyd remarque des milliards de monolithes qui recouvrent une large partie de l'atmosphère de Jupiter. La planète, écrasée par cette masse hyperdense, se rétracte comme l'étoile qu'elle a failli être, puis explose sous la pression, Jupiter est devenu une étoile. Peu à peu les satellites de Jupiter vont se réchauffer, la vie va continuer de fleurir sur Europe et les humains vont pouvoir coloniser les autres lunes de la nouvelle étoile. L'épilogue, situé en 20 001, nous montre les créatures d'Europe, au premier stade de l'urbanisation, formant un noyau de civilisation primitive au cœur des colonies humaines autour de Jupiter. Les monolithes, dont le rôle est de favoriser le développement de l'intelligence, quelle qu'elle soit, veillent en silence sur Europe qu'ils protègent.

Cette suite à 2001 ne s'imposait pas du tout. Parce que Clarke éclaircit les mystères qui faisaient tout le charme du livre et du film : la présence énigmatique des monolithes et leur effet, la disparition de Bowman, la folie de Hal; ces ficelles qui pendaient du roman permettaient toutes sortes de théories et d'hypothèses. C'était le charme premier du livre, qui l'extirpait de la masse des romans sf et lui donnait toute sa richesse et même une raison supplémentaire de continuer à exister dans l'esprit du lecteur.

On ne peut rien reprocher à 2010, Clarke écrit comme un jeune pro plein de promesse. Son roman vit, bouge — mais le déménagement des neurones ne se fait pas. Les personnages sont bien décrits, caractérisés, typés, tout ça, c'est du travail irréprochable. Mais les mystères étant déflorés un à un, le lecteur s'enfonce dans un magma imperturbablement terre à terre. Exit l'élévation et la folie philosophique; le lecteur se paie un ouvrage d'une extrême compétence... Et, en littérature, ne l'oublions pas, le substantif compétence porte une idée un peu péjorative.

2010, odyssée deux
(titre original : 2010: Odysssey Two)
Albin Michel, 1985
294 pages
lecture : novembre 94

De l'univers à nous - Robert Clarke

Un rapide survol des quinze milliards d'années de l'univers. Très rapide — on n'a que cent cinquante pages. Pourtant, tout y passe : la création de l'univers, le rugissement de la vie, puis des êtres complexes, les grandes mutations qui conduisent à l'apparition des humains, au développement de l'intelligence et des sociétés humaines, ce que nous offre l'avenir de l'informatique et du génie génétique. Ça va vite en diable, au point d'en être un peu difficile à suivre. Ça ressemble à un kaléidoscope halluciné. Ce livre donne une information de base sur une foule de sujets : l'astrophysique, la biochimie, l'anthropologie, la sociologie, la prospective...

Pour un lecteur aguerri, comme moi, cette lecture n'apporte rien de bien neuf, sauf la très plaisante bibliographie qui recense deux dizaines d'ouvrage d'un niveau un peu supérieur au livre lui-même, et qui sont mieux adaptées à mes capacités. Une faible note de lecture pour un livre qui s'adresse en fait à un tout autre public.

Virgule, 1985
150 pages
lecture : avril 94

Les Parallèles célestes - Denis Côté

André Jacek est un jeune professeur engagé à contrat dans une petite ville du Nord: Lambreville. Un mystère plane : des gens auraient vu des soucoupes volantes mais personne ne veut en parler. L'intérêt de Jacek augmente et il se lance dans une enquête personnelle. Surprise, tous les livres sur les ovnis ont disparu de la bibliothèque et le journal local a détruit ses propres archives...

Ayant été « assailli » par une boule lumineuse, puis ayant aperçu des lueurs à l'orée de la forêt, Jacek part en motoneige pour percer ce mystère. Il est rattrapé et tabassé par des malandrins qui l'enjoignent de quitter la ville. Le lendemain, il reçoit son congé de la main du directeur de l'école — on apprécie peu son intérêt pour les ovnis. Libre de son temps, il en profite pour relancer son enquête, ce qui l'amène dans une garnison militaire où il est capturé.

Jacek fait alors la connaissance de Julian, une jeune Californien doué de pouvoirs extrasensoriels. Les militaires ont établi un camp autour d'un ovni qu'ils ont capturé; mais ils sont incapables d'entrer en communication avec les hypothétiques passagers du vaisseau, ils sont même incapables d'entrer dans le vaisseau. Puis le vaisseau se met à émettre des messages implorant Julian de monter à bord. Le commandant de la garnison envoie plutôt Jacek. Une fois à bord, André Jacek est pris d'hallucinations. Puis le vaisseau disparaît subitement, en se désintégrant. Analysant l'affaire, Jacek et quelques-uns de ses amis en viennent à la conclusion que le vaisseau était un organisme vivant en état de dépérissement et qu'il est mort de sa belle mort, seul et quasi abandonné par les siens. Seuls, les pouvoirs ESP de Julian auraient sans doute pu le régénérer — mais c'est raté, merci les militaires.

Il règne dans ce roman un sérieux bien rare dans la production habituelle des romans jeunesse. Côté est un romancier extrêmement habile qui, de surcroît, ne prend pas ses jeunes lecteurs pour des singes débiles. Ici, pas de gnangnan, pas de rose bonbon. C'est un roman sérieux, un suspense à caractère sf, écrit selon les règles de l'art — et d'ailleurs, il n'y a pas d'enfants dans ce livre : les personnages sont des adultes vivant en adultes. Au crédit du romancier, il faut souligner que la fin choisie baigne dans une irrésolution certaine, ce qui va laisser plusieurs lecteurs dans la perplexité. Pourtant, cette fin semi-ouverte (en ce qui a trait à l'origine et aux motivations des organismes lumineux) donne une réalité plus grande à ce roman; après tout, la vie de tous les jours n'est pas marquée par la résolution finale et globale des interrogations.

Hurtubise, 1983
168 pages
lecture : mai 94

Le Voyage dans le temps - Denis Côté

C'est l'anniversaire de Maxime, qui a 13 ans aujourd'hui. On fait une fête chez lui. Avant de manger le gâteau, lui et Jo décident d'aller faire une promenade à l'extérieur. En s'habillant dans sa chambre, Maxime découvre une paire de vieilles bottines. Maxime la met à ses pieds. Aussitôt tout se met à tourner, lui et Jo se trouve pris dans un tourbillon. Quand le tourbillon prend fin, ils ont quitté la chambre de Maxime et ils sont revenus 100 ans en arrière. Québec est une ville quasiment moyenâgeuse : égouts à ciel ouvert, épidémie de tuberculose et enfants morts que l'on transporte dans des charrettes.

Les habitants de la ville donnent la chasse à Maxime et à Jo car les ayant vus avec les bottines, ils sont convaincus que nos deux jeunes héros sont de connivence avec la Charbonneuse, la sorcière responsable des malheurs qui s'abattent sur la ville.

Les jeunes seront poursuivis, menacés d'être décapités, puis ils retrouveront la sorcière.

Ce n'est évidemment pas une vraie sorcière. C'est une jeune femme très intéressée par la science et qui, parce qu'elle est toujours célibataire, vit en paria. Elle est curieuse et a un esprit progressiste. Ce n'est pas bien vu par une population peu éduquée, fortement imprégnée de pensée magique et d'explications irrationnelles.

Gabrielle Charbonneau, la Charbonneuse, veut connaître l'avenir; elle tente de construire des machines temporelles, prenant appui sur la science et sur la sorcellerie car elle ne rejette aucune option. C'est elle qui a fait fabriquer la paire de bottines qui a atterri dans la chambre de Maxime 100 ans plus tard.

Les jeunes héros répondront à certaines de ses interrogations sur l'avenir. Ils la rassureront quant à la disparition des maladies les plus mortelles et tairont charitablement le fait que ni la paix ni la prospérité ne sont le lot de tous au XXe siècle.

Un suspense assez noir et plutôt réussi. Pas de nostalgies bienheureuses sur le passé révolu. Les temps étaient durs et l'ignorance crasse, Côté ne fait pas dans l'image d'Épinal. Ses jeunes héros sont effrayés, ils ne crânent pas comme on voit souvent. Pas d'humour ici. Peu de personnages : Maxime, Jos, la sorcière, quelques amis au début lors de la fête.

La structure est éminemment linéaire.

La Courte échelle, 1989
92 pages