ATTENTION SPOILERS PARTOUT

mardi 20 avril 2010

A Scandal in Belgravia - Robert Barnard

Après avoir été poussé hors de l'arène politique, Peter Proctor, un ministre conservateur à la retraite, décide d'écrire ses mémoires. Il a été un politicien mineur, sa vie comme sa carrière ont été plutôt ennuyeuses. Pourtant un épisode lointain et enseveli émerge tout à coup. Au début des années cinquante, il a été l'ami et le collègue au Foreign Office de Tim Wycliffe, un fils de bonne famille, éduqué à Eton et Harvard, homosexuel avoué, un garçon tout à fait séduisant et charmant. Lui et Proctor ont noué une amitié qui a duré quelques années jusqu'à ce que Proctor quitte le F.O. pour l'entreprise privée. Un peu plus tard, Tim Wycliffe devait être assassiné chez lui, crime passionnel pour lequel le meurtrier a fui le pays. L'épisode s'impose à Proctor (on comprendra sa motivation à la fin du roman) : à trente ans de distance, il entreprend une enquête personnelle.

Les gens qui ont côtoyé Tim Wycliffe ont gardé de lui un souvenir impérissable. L'enquête s'en trouve facilitée, on se rappelle parfaitement bien le garçon. Son assassinat a fait peu de bruit à l'époque, pourtant la presse aurait dû s'en réjouir, après tout, immédiatement après la défection de Guy Burgess (célèbre affaire anglaise), les homosexuels sont devenus des facteurs de risque au F.O. Et comme Tim Wycliffe était le fils d'un ministre du gouvernement en place, on imagine le double objet de scandale. Mais Tim a été assassiné durant la crise de Suez, un moment déterminant dans l'histoire contemporaine britannique, de sorte que l'événement est passé inaperçu.

Proctor remonte la filière et découvre que le présumé assassin vit toujours mais à San Diego. Il le rencontre et est convaincu de son innocence. C'était un ami de Wycliffe, un hétéro qui, un jour, a flanqué une raclée à Tim parce qu'il lui faisait des avances. C'est sur la base de cette animosité que l'accusation a bâti l'argument de sa preuve.

Proctor revient en Angleterre. Il enquête dans la famille de Wycliffe. Sa sœur adorait son frère, elle est innocente; son frère aîné est un homme plus secret, dominé par sa femme, et Proctor le juge peu capable d'un acte pareil. La filière familiale culmine avec une rencontre avec le vieux John Wycliffe, le père, le ministre conservateur retraité lui aussi. Une rencontre étonnante où Proctor extirpe la vérité du vieillard. C'est lui l'assassin. Son propre fils ! Mais voilà, les frasques homosexuelles de son fils nuisaient à sa carrière, d'autant plus que Tim avait surpris des secrets sur les relations plus qu'amicales unissant son père à l'ancien régime nazi qui aurait sans doute torpillé la carrière du paternel. Le père, dont la carrière commençait à plafonner, en était venu à en rejeter la faute sur son fils. A la première occasion, et profitant de ce que l'attention était centrée sur Suez, il l'a assassiné de ses propres mains. Le vieillard rit à la face de Proctor car maintenant on ne peut rien faire contre lui. Il a parlé à Proctor, mais il ne dira plus rien. La vérité sera tue à jamais. Plutôt que ses mémoires qui ennuieront tout le monde, Proctor décide d'écrire un livre sur le meurtre de son ami disparu.

Portrait attentif d'une société à un point critique de son développement (Suez, puis le mouvement gai), Barnard rapporte avec minutie la trame anecdotique du roman, saupoudrant la narration de commentaires historiques. Si le bouleversement de la vieille société est décrit, par contre rien n'est fait pour que le lecteur le ressente et le vive. D'où cette impression d'avoir visité un roman, comme on visite un musée, sans jamais être touché par les personnages.

Mais le roman se termine sur une entourloupette magistrale à la toute dernière phrase, une révélation mineure pour l'économie du roman mais tellement étonnante, que je n'ai pu m'empêcher d'admirer le brio de l'écrivain de n'avoir jamais, tout du long, révéler l'homosexualité de Peter Proctor même si le texte est semé d'indices qu'une lecture a posteriori met en lumière. Les faits n'ont pas été assimilés par le lecteur mais acceptés subrepticement comme plausibles par son inconscient; de sorte que la révélation finale soulève une sorte de jubilation libératrice — libère le lecteur d'une tension qui ne trouvait pas sa catharsis. D'où l'impression de partager un secret avec le personnage... et ce moment-là, ce précieux moment-là, c'est de la littérature, de la mémorable.

A Scandal in Belgravia
Robert Barnard
Dell, 1991
232 pages
lu: septembre 95

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